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Maître-cormoran, un métier millénaire jalousement préservé par le Japon

Nuit noire sur la cité japonaise de Gifu. A la lueur d’un brasier, l’attente d’une poignée de pêcheurs venus d’un autre temps. Bientôt, ils s’en iront glisser sur leurs majestueuses embarcations, maniant tels des marionnettistes leurs cormorans.

Ils répéteront les gestes de leurs ancêtres, des gestes immuables depuis plus de 1.300 ans sur cette rivière Nagara, dans l’ouest de l’archipel.

Assis sur une pierre en léger surplomb, le visage impassible, Shuji Sugiyama se concentre, sans se mêler aux bavardages de ses compagnons.

A 46 ans, il est le plus jeune des maîtres-cormorans (“usho”) de Gifu. Sur les quelques dizaines subsistant dans le pays, il fait partie des neuf placés sous le patronage de l’Agence de la maison impériale, à laquelle il offre ses poissons huit fois par an.

Ce statut a été créé en 1890 pour protéger cette tradition de pêche dite “ukai”, alors sur le déclin après avoir été préservée au fil des époques par les différents pouvoirs.

Le salaire est symbolique (8.000 yens par mois, soit 61 euros), mais il est complété par des aides des autorités locales.

Des maîtres-cormorans utilisent leurs oiseaux pour pêcher à Gifu, au Japon, le 11 octobre 2018

(credit photo AFP) Des maîtres-cormorans utilisent leurs oiseaux pour pêcher à Gifu, au Japon, le 11 octobre 2018

L’heure approche, les ténèbres commencent à envahir le quartier où vivent les maîtres-cormorans, en bordure de la rivière dominée par le mont Kinka.

Leurs assistants emportent alors les cages en bambou où ont pris place les palmipèdes au plumage noir, long bec et oeil bleu perçant, et se faufilent dans les ruelles jusqu’aux bateaux de bois.

Lent apprivoisement

La profession requiert dévouement et disponibilité, de l’aube au crépuscule, et ce “365 jours par an”, confie M. Sugiyama, un homme taciturne. Il est le seul à pouvoir s’occuper de ses 16 cormorans, des oiseaux de mer capturés à l’automne dans la préfecture d’Ibaraki (nord-est de Tokyo), sur leur périple migratoire.

“C’est parce que l’on vit ensemble, l’homme et les cormorans, que la pêche ukai est possible. Je n’arriverai par exemple jamais à pêcher avec les cormorans d’un autre maître”, dit-il, tout en tâtant leur gosier pour vérifier leur condition.

Les maîtres-cormorans ont revêtu leur costume traditionnel: bonnet et chemise bleu marine pour se protéger des flammes des torches, jupe en paille contre l’eau et le froid, et courtes sandales laissant le talon exposé pour éviter de glisser.

Des cormorans se rassemblent autour de leurs maîtres avant de partir à la pêche, à Gifu au Japon le 11 octobre 2018

(credit photo AFP) Des cormorans se rassemblent autour de leurs maîtres avant de partir à la pêche, à Gifu au Japon le 11 octobre 2018

Ils rallient le point de départ de cette pêche collective, où ils allument les torches destinées à éclairer la scène sur chaque barque et à appâter les petites truites appelées “ayu”.

Puis, après un tirage au sort pour déterminer l’ordre des bateaux, ils lâchent leurs bêtes dans les eaux sombres de la rivière, cordon autour du cou afin qu’elles n’avalent pas la proie piégée dans leur gosier.

Tués par les cormorans, les poissons sont récupérés par les pêcheurs qui, chacun, en rapporte ainsi une quarantaine en moyenne.

M. Sugiyama a appris le métier aux côtés de son père avant de prendre officiellement sa succession en 2002. Cinq générations que sa famille pratique cet art héréditaire, qui a existé en Europe et ailleurs dans le monde mais ne perdure plus qu’au Japon – en 12 endroits de l’archipel – et en Chine.

Il lui faut environ trois ans pour former ces bêtes sauvages, dont l’espérance de vie peut atteindre 30 ans en captivité.

“J’en emmène généralement dix à la pêche en veillant à intégrer les nouveaux venus, qui vont imiter les plus anciens et assimiler la façon de pêcher”, explique-t-il.

Ressource touristique

Le spectacle, rythmé par les cris des oiseaux, les encouragements de l’équipage et du barreur tapant contre la coque, fait le délice des touristes, qui en acclament les acteurs tout au long du parcours, au milieu des étincelles de feu qui jaillissent des torches.

A bord d’embarcations, les visiteurs se pressent nombreux.

Le maître-cormoran Shuji Sugiyama inspecte ses oiseaux à Gifu au Japon, le 11 octobre 2018

(credit photo AFP) Le maître-cormoran Shuji Sugiyama inspecte ses oiseaux à Gifu au Japon, le 11 octobre 2018

“La pêche aux cormorans est la ressource touristique la plus importante de Gifu”, précise Kazuhiro Tada, responsable de l’office de tourisme de la ville qui espère la voir un jour inscrite par l’Unesco sur la Liste du Patrimoine mondial.

“On compte plus de 100.000 touristes tous les ans et leur nombre est en augmentation régulière”, même si 2018 a fait exception en raison des catastrophes naturelles qui ont provoqué de nombreuses annulations de jours de pêche, dit-il.

La saison, qui démarre en mai, s’est achevée le 15 octobre. Shuji Sugiyama va pouvoir souffler un peu, mais il devra encore attendre quelques années avant d’être épaulé.

“J’ai un fils qui est encore à l’école primaire, j’ai le sentiment qu’il a commencé à s’intéresser à mon travail”, confie-t-il. “Il me voit au quotidien avec les cormorans et j’espère qu’un jour il reprendra ma suite”.

Publié le mercredi 31 octobre 2018 à 6:40, modifications mercredi 31 octobre 2018 à 6:40

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