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Vers la fin du porno ?

Dans une série de podcasts passionnante “The Butterfly Effect”, le journaliste et auteur Ron Jonson dépeint l’univers du porno, loin des clichés habituels. Ces pistes audio entrent dans la lignée de The Deuce de David Simon, magistrale série sur les débuts du porno. Elles ouvrent la voie à une réflexion sur ce qu’est le porno aujourd’hui. Le système est-il voué à péricliter et s’éteindre ?

“Ce qui arrive aux musiciens est en train d’arriver à tout le monde” a déclaré Bruce Sterling, auteur de science fiction américain, à l’époque où l’accessibilité de la musique, téléchargeable gratuitement, était en train de contaminer tous les autres secteurs. Et parmi ceux-ci l’industrie pornographique. Il ne fallu pas attendre longtemps pour que le nombre de spectateurs de films X atteignent des chiffres records. Parallèlement, la dichotomie entre le virtuel et le réel s’accrut. L’écran profane au travers duquel les acteurs apparaissent dévêtus agit comme un filtre moralisateur, qui protège notre sphère sociale. C’est à partir du constat que la majorité des gens aiment regarder du porno, mais que beaucoup ne l’assume pas, et adopte parfois même une attitude méprisante envers les travailleurs du sexe, que Jon Ronson a eu l’idée de cette série audio en 7 parties. A la question de Jon Ronson à une femme chrétienne, anciennement dépendante au porno :

Avez-vous déjà imaginé à quoi ressemble la vie des personnes qui sont dans les vidéos?

Cette dernière répond :

Je ne me souciais pas vraiment d’eux. Je me préoccupais seulement de moi… C’est comme lorsqu’on tue un cerf. On ne le nomme pas car après on ne peut plus le manger.

Prémisses du streaming gratuit

Les débuts des géants du porno gratuit

Voici l’histoire dans les grandes lignes. Un entrepreneur Belge nommé Fabian Thylmann commence à faire un commerce de mots de passe permettant d’accéder à des sites pornographiques dans les années 1990. La décennie suivante, il achète une petite entreprise à Montréal, nommé PornHub, qui diffuse gratuitement des contenus pornographiques sur le net. Il se conforme sans broncher aux demandes de retrait DMCA (ndlr : Le Digital Millennium Copyright vise à établir une législation de la propriété intellectuelle adaptée à l’ère numérique). Le rythme des téléchargements s’intensifie et il a du mal à suivre. C’est alors qu’il décide d’appliquer des méthodes de gestion scientifique des données et d’optimisation du référencement. Conséquence : son entreprise passe de petite PME à mastodonte du net.

Sur cette base, il obtient un prêt de 362 millions de dollars, qu’il utilise pour acheter presque la totalité de ses concurrents. En fin de compte, cette corne d’abondance de pornographie gratuite rend Fabian très, très riche, tout en appauvrissant l’industrie du porno américaine, localisée dans la vallée de San Fernando, juste au nord de Los Angeles. C’est l’histoire d’un transfert colossal d’argent, de travailleurs et de téléspectateurs, de la Silicon Valley à Montréal. Le podcast de Jon Ronson vient en contrepoint du drame HBO, The Deuce, qui se concentre sur une poignée de personnages haut en couleurs, ayant participé à la naissance de l’industrie du film pour adultes au début des années 1970. “The Butterfly Effect” offre un aperçu morcelé de ce qui semble être la disparition de l’industrie telle qu’elle a existé ces quatre dernières décennies.

Conséquences dans l’industrie du porno

Catégorisation des contenus

Après l’arrivée du porno gratuit, les contenus devinrent si nombreux que les responsables marketing n’eurent d’autres choix que de les catégoriser. Cela conditionna les utilisateurs à faire des recherches par catégories et mots-clés. En retour, cela força les producteurs à s’adapter à ces mots-clés et à créer des contenus adaptés à la demande. Selon le site Hitek, les catégories les plus recherchées par pays sont les suivantes : “Teen” pour le Royaume-Uni, “Lesbian” pour les Etats-Unis, “Mom” pour l’Italie, “MILF” pour l’Allemagne et “Beurette” pour la France.

Teen et MILF

Selon l’un des producteurs interviewé par Ronson, les préférences des consommateurs sont devenues si méticuleusement ciblées que les femmes qui tombent entre les déterminations «Teen» (adolescente) et «MILF» (Mother I’d Like to Fuck) peuvent s’attendre à être au chômage technique de 22 à 30 ans.

Si vous êtes juste une fille jolie et sexy de 26 ans, ça va être difficile pour vous. Vous allez avoir besoin d’un deuxième emploi.

confie un réalisateur.

Explosion des audiences

L’accès gratuit au porno a également permis de toucher une très large audience. Pornhub, qui est juste l’une des marques parmi la douzaine que possède l’entreprise Montréalaise Mindgeek, est mieux classée par le site Alexa que LinkedIn ou eBay. Sur 50 des plus gros sites américains, 4 d’entre eux sont des sites pornos. Par ailleurs, dans les universités américaines, 90% des hommes et un tiers de femmes regardent du porno. Plus globalement, la grande majorité des américains majeurs regarde du porno, même si tous n’assument pas.

Disparités salariales

Notez que Fabian Thylmann a obtenu un prêt de 362 millions de dollars, alors que les acteurs pornographiques ont du mal à obtenir des baux ou des prêts aux petites entreprises, et/ou se font virer de leur autre emploi, lorsque leur profession secrète est dévoilée. La disparité de salaires entre les différents acteurs du porno s’est accrue ces dernières années. La répartition des revenus dans l’industrie du porno est donc largement problématique.

Personnalisation

Ce qui est arrivé aux musiciens est arrivé aux stars du porno : ils ont trouvé d’autres formes de revenus, en particulier des spectacles de niche ou des live. Une grande partie de “L’effet papillon” est consacrée à des vidéos conçues sur mesure pour des clients particuliers (en anglais : “customs”). Alors que le porno est souvent accusé de dépersonnalisation, les “customs” sont des vidéos qui répondent aux fantasmes singuliers propres à chaque individu. Il semble également y avoir eu une forte augmentation du nombre d ‘”escortes” chez les acteurs / actrices porno et, bien sûr, un développement de pages personnelles sur les réseaux sociaux.

Changement des comportements

Dysfonction érectile

Saviez-vous que de nos jours, les adolescents sont moins actifs sexuellement que les générations précédentes ? Ronson suggère que c’est en grande partie parce que le porno remplace le sexe, et, en fait, avoir de vrais rapports sexuels avec de vraies femmes peut paraître insurmontable pour certains. Sur des forums Doctissimo ou Reddit, il n’est pas rare de tomber sur des conversations où de jeunes hommes demandent des conseils sexuels, s’interrogeant parfois sur la différence entre ce qu’ils voient dans les pornos et ce qu’attend vraiment une femme. Saviez-vous que le taux de dysfonction érectile a décuplé chez les jeunes hommes depuis la généralisation de la pornographie gratuite ? La corrélation ne prouve pas la causalité, mais il est difficile d’imaginer que ces deux faits ne soient pas liées d’une manière ou d’une autre.

Célibat involontaire

Est-ce que la pornographie gratuite largement disponible encourage le “incel” (pour “involuntary celibate”, célibat involontaire en français) ? Le porno est également souvent considéré comme une soupape de sécurité pour les frustrations sexuelles. Comme Ronson le souligne dans la série, la pornographie violente est en réalité beaucoup moins commune qu’elle ne l’était il y a quinze ans. Les personnes se considérant comme “incel” partagent sur des sites leurs frustrations de ne pas avoir de rapports sexuels, de même que leurs dysmorphies corporelles, sur un ton blasé, triste, ou vindicatif.

Le secteur du porno n’est pas prêt de s’éteindre, mais le paysage pornographique tel qu’il a existé pendant près de 50 ans, est quand a lui en train de s’étioler. L’industrie renouvelle ses modèles. Make Love Not Porn de Cindy Gallop en est un bon exemple. Cette plateforme vidéo collaborative engagent les internautes à parler honnêtement et ouvertement de sexe et à partager des moments d’intimité dans la vraie vie. Par ailleurs, de plus en plus de réalisateurs et réalisatrices se lancent dans le feminist porn, brisant certains stéréotypes créés par les acteurs traditionnels du porno. Les schémas sont peu à peu repensés, en même temps que l’arrivée de nouvelles technologies, comme la réalité virtuelle, change encore un peu notre rapport aux contenus, soulignant l’immersion dans le virtuel, quand certains privilégient un retour au réel. Dans les prochaines décennies, l’industrie du porno devrait encore se diversifier. Elle bénéficiera sans doute du tsunami d’associations nées à la suite de Time’s Up, luttant pour une équité salariale, et contre un sexisme global. Donc, non, le porno n’est pas prêt de mourir, mais il est loin d’avoir fini sa mutation. A quoi ressemblera le porno de demain ? La question reste ouverte.

Publié le lundi 11 juin 2018 à 11:14, modifications mardi 12 juin 2018 à 16:58

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