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Christine Kelly, ancienne du CSA, dénonce les “fake news” et défend l’éducation aux médias

A l’occasion de la troisième Journée d’Education aux Médias qui s’est tenue le 4 novembre 2017, nous avons rencontré Christine Kelly, ancienne membre du CSA et journaliste. Deux jours avant la tenue de l’événement, elle nous confiait sa vision, ses convictions, ses difficultés, ses espoirs.

La troisième Journée d’Education aux Médias s’est tenue à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe le 4 novembre 2017. Son organisatrice Christine Kelly évoque son organisation dans une interview.

En quoi était-ce important pour vous de consacrer cette troisième Journée d’Education aux médias à l’Outre-mer ?

Christine Kelly : Chacune des éditions précédentes faisait écho volontairement ou involontairement à un événement dans l’actualité.

Ainsi, la première édition abordait la thématique “média et terrorisme”. Le sujet avait été décidé de longue date, le rendez-vous fixé au samedi 21 novembre 2015. L’ironie du sort a voulu que de nombreuses attaques terroristes ait lieu pendant l’année 2015, dont l’une 8 jours avant l’événement. Parler de l’importance des médias à traiter ce sujet délicat qu’est le terrorisme relevait d’une nécessité.

La deuxième édition proposait un focus “média et politique”. Là encore, la thématique faisait écho à l’actualité. En effet, début novembre, Vincent Bolloré, à la tête de Vivendi et du groupe Canal+ auquel appartient iTélé était dans la ligne de mire du CSA pour son manquement aux exigences d’honnêteté et de rigueur dans la présentation et le traitement de l’information.

Le sujet de cette troisième édition a été décidée suite aux rumeurs qui ont suivi le passage de l’ouragan Irma en Guadeloupe. Certains de mes amis se sont fait avoir par la “fake news”, alors même qu’ils maîtrisent les codes des médias. Cette fausse information a fait naître de nombreuses psychoses chez les habitants de la Guadeloupe. Ils ne savaient pas qui contacter, quoi faire. Heureusement, Radio France est intervenue en lançant une radio d’urgence pour les populations de Saint-Martin et Saint-Barthélemy. Mais c’est le seul média qui a réagi.

Par ailleurs, c’est un sujet que je souhaitais aborder depuis longtemps. Pour moi, le rôle d’un média est celui qu’on retrouve dans le sens premier du mot, c’est-à-dire “rassembler”, “créer du lien”, “mettre ensemble”. Aussi, je trouvais important de s’interroger sur le rôle des médias en Outre-mer, car on a tendance en tant que métropolitain à ignorer ces médias locaux. Et en tant qu’insulaire, le passage d’une information locale à une information nationale est parfois déroutant.

Quelles seront les thématiques abordées au cours de cette “Journée” très dense de 4h ?

C. K. : Cette journée sera rythmée par trois débats qui viseront à donner une photographie des médias en Outre-mer à un instant T. Les thématiques abordées seront les suivantes :

  • Comprendre les médias en Outre-mer 
  • Les avantages et dangers des réseaux sociaux 
  • Mieux s’informer, lire plus, nécessité absolue, pourquoi

Quel était votre but en créant cette Journée d’Education aux Médias il y a 3 ans ?

C. K. : Les médias intriguent, les gens veulent savoir comment ils fonctionnent. Or, peu de moyen sont mis à disposition du grand public en France pour décrypter l’information et pour faire l’information. On ne nous apprend pas – ou trop peu – comment est fabriquée l’information qu’on regarde, qu’on lit ou qu’on écoute.

Pourtant, savoir distinguer la vraie information de la “fake news” est un véritable enjeu démocratique. Si on y regarde de plus près, on remarque que les plus grands scandales liés à des informations mensongères délivrées par des médias ont été lancée par des partis d’extrême droite ou par des régimes fondés sur une propagande délétère, comme en Russie. En somme, par des personnes qui veulent déstabiliser la démocratie.

Ces Journées visent donc à interroger le grand public mais aussi les professionnels sur la force et le rôle des médias.

Patrick Poivre d’Arvor sera votre invité d’honneur. Pourquoi ce choix et quel rôle exercera t’il durant cette journée?

C. K. : J’ai immédiatement penser à lui, parce qu’il permet de faire le lien entre métropole et Outre-mer, entre vision nationale et vision locale. En effet, Patrick Poivre d’Arvor a toujours été très attaché aux territoires d’Outre-mer et très sensible à leurs problématiques. On a d’ailleurs déjà participé à des débats ensemble en Outre-mer par le passé. De plus, c’est une personnalité connue et respectée pour son travail en tant que journaliste. Aussi, je suis ravie de sa présence. Il fera un discours et participera aux trois débats.

Progressons (…) dans le rayonnement de ces territoires éloignés de la Métropole, mais si attachants. Je les ai tous sillonnés et j’y suis heureux

Peut-on lire sous la plume de Patrick Poivre d’Arvor dans la préface de l’essai Progressons !: Vers le rayonnement de l’Outre-Mer pour une France performante.

Combien de personnes attendez-vous?

C. K. : Nous attendons environ 200 personnes. C’est plus que la salle ne peut accueillir. J’avais réservé pour seulement 150 personnes. Je suis très heureuse que cette journée suscite autant d’intérêt. C’est extrêmement positif. Maintenant, il va nous falloir trouver une solution pour que tout le monde puisse rentrer et être correctement installé.

Quel public sera présent ? Plutôt des professionnels des médias, des étudiants, des chercheurs? 

C. K. : Nous attendons des personnalités issues de l’Education Nationale, un Conseiller du Gouvernement, les directeurs des principaux médias d’Outre-mer : Michel Reinette de Guadeloupe Premiere, Daniel Marival de RCI, Stéphane César de France Antilles.

L’association Morphée Caraïbes qui a pour vocation de promouvoir la bonne santé du corps et de l’esprit a également répondu présente à l’appel.

Nous accueillerons également une classe de collégiens sur place : on leur donnera l’opportunité de poser des questions, de participer aux débats et de préparer des comptes-rendus, comme de vraies journalistes.

Et bien entendu il y aura Patrick Poivre d’Arvor que vous avez déjà cité.

Vous portez le projet de la Villa Média, ce musée dont l’ouverture est prévue aux alentours de 2020. Quelle sera sa vocation?

C. K. : J’ai créé la Villa Média car il me paraît indispensable aujourd’hui de redonner aux médias de qualité leur crédibilité. Internet a permis d’avoir plus facilement accès à l’information mais a brouillé les frontières entre ce qui relève d’une vraie information vérifiée et ce qui n’est que de la rumeur.

Vous avez été membre du CSA de 2009 à 2015, que retirez-vous de cette expérience?

C. K. : J’ai été journaliste, reporter, j’ai travaillé dans le public et le privé. Mon rôle au CSA était de réguler et trier les programmes qui passent à la TV. On a une chance incroyable en France d’avoir cette institution qui protège le public et garantie une parole libre et des contenus de qualité. Les français ne réalisent pas la chance qu’ils ont. En Grande Bretagne, quand une publicité passe à la TV, on n’est pas informé qu’il s’agit d’un spot publicitaire. Le CSA permet d’encadrer et de réguler l’information. Cette expérience au plus proche des médias m’a permis de réfléchir à des thématiques extrêmement intéressantes : par exemple, pourquoi un dessin animé s’exporte mieux qu’un film? Pourquoi assiste t’on à un renouveau de la fiction? Pourquoi une série comme Versailles s’exporte bien alors que d’autres pas du tout?

Est-ce qu’une des vocations du musée sera de permettre à n’importe qui de s’essayer à la création d’un programme?

C. K. : En France, un jeune ne sait pas comment sont fabriquées les émissions radio. Lorsque je suis allée dans l’immeuble de la chaîne publique NHK au Japon, j’ai été agréablement surprise de trouver un étage dédié à des ateliers destinés au public, en particulier aux jeunes. Sur la chaîne CNN à Atlanta, c’est aussi le cas. A Londres on peut même emprunter des caméras pour faire des reportages dans les locaux de la chaîne Al Jazeera. En France il y a quelques initiatives qui vont dans ce sens,  par exemple France 24 ou Radio France, mais elles sont minoritaires, et surtout elles ne sont pas centralisées.

Avez-vous rencontré des difficultés dans la construction de ce projet ? Si oui, lesquelles ?

C. K. : Le financement du projet a été extrêmement compliqué. J’avais demandé de l’aide à l’Etat, mais faute de réponse positive, j’ai dû investir personnellement dans ce projet. Le Gouvernement précédent n’a pas du tout été à l’écoute, j’espère que ce sera différent avec le nouveau. Je ne trouve pas cela normale que l’Etat laisse une femme se battre seule. J’ai dépensé beaucoup de temps et d’énergie dans ce projet qui relève à mon sens de l’intérêt général. Je souhaiterais que l’Etat affiche plus de soutien, car il me parait indispensable aujourd’hui d’éduquer aux médias. Ne pas le faire est dangereux pour notre démocratie. Pour le moment les travaux sont toujours en cours et la date de fin pas vraiment arrêtée. J’espère que le musée pourra ouvrir en 2020.

Au départ le musée devait s’appeler Le Musée Européen des Médias. Malgré le changement de nom, avez-vous conservé cette vocation européenne?

C. K. : Je l’ai conservé et je l’ai élargi. L’ambition pour la Villa Média est d’être un point de rassemblement à l’échelle internationale autour des enjeux des médias.

Avez-vous déjà décidé de la première exposition présentée par le musée?

C. K. : Pour le moment je suis plutôt en train de réfléchir à la hauteur des poutres avec les ouvriers. Nous n’avons pas encore déterminé le thème de notre première exposition. On aimerait avoir deux grandes expositions par an. Le renouveau  de la fiction pourrait être un thème.

Comment l’offre du musée sera t’elle répartie entre grand public et professionnels?

C. K. : Je ne sais pas encore si nous ferons des expositions à plusieurs niveaux de lecture. Je n’en suis pas à ce niveau de détail. Ce qui est sûr, c’est que même les professionnels de l’information pourront apprendre des choses. Par exemple il n’est pas certain que tous les journalistes connaissent le nombre de chaînes d’information que nous avons en France. Il y aura également un auditorium qui permettra de diffuser des films et de débattre.

Comment s’est opéré la sélection du comité exécutif du musée? 

C. K. : Je suis dans le comité au même titre que le directeur de Libération Pierre Fraidenraich, l’ancien directeur de France Musique, Olivier Morel-Maroger, le co-fondateur de l’agence réputation Squad, spécialisée dans l’e-reputation, Fabrice Ivara, et un spécialiste de la transformation digitale, Pierre Nougué.

J’ai axé sur la mixité : presse écrite, radio, tv, internet. Et j’ai aussi choisi des personnes qui ont de nombreuses années d’expériences dans leur domaine, pouvant apporter un véritable regard de professionnel.

Est-ce que la digitalisation des médias sera une question centrale ?

C. K. : Oui bien sûr. Lorsque j’étais au CSA j’ai travaillé sur des questions relatives aux réseaux sociaux. Je pense que Facebook vise de plus en plus à être un média traditionnel, mais ce média n’est pas légiféré de la même manière. C’est nécessaire de se poser des questions. Il faut vivre avec son temps, tout en étant prudent.

Propos recueillis par Floriane R.

Publié le lundi 6 novembre 2017 à 16:54, modifications mardi 7 novembre 2017 à 12:13

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