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Violence juvénile : pourquoi tant de haine ?

Les cas de violences chez les jeunes ne cessent de faire la une des médias. Force est de constater qu’il existe en Europe des foyers de violence. S’agit-il de cas isolés ou d’un phénomène qu’il devient difficile de contrôler ?

Affrontements dans la rue, rixes à l’arme blanche, attaques à main armée… Régulièrement, les cas de violence juvénile relatés par les médias ont de quoi faire froid dans le dos.

Si chaque année, le débat est relancé en cherchant à démontrer une hausse de la violence chez les jeunes, les statistiques, pourtant, montrent des chiffres stables en matière de violence des jeunes.

Cependant, depuis quelques années, la violence des jeunes prend des proportions inquiétantes. En effet, d’après les chiffres de l’OND (Observateur national de la délinquance), le nombre de mineurs mis en cause dans les affaires criminelles aurait doublé en vingt ans.

Plus inquiétant encore, ce genre d’incidents a lieu à la sortie d’établissements scolaires à la vue de jeunes élèves et d’équipes pédagogiques totalement impuissants, voire spectateurs de ces actes de violence.

Qu’entend-on par violence juvénile ?

Les deux grands indicateurs disponibles en France sont la violence scolaire et celle des mineurs. L’Observatoire de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) recueille les statistiques administratives, principalement celles des ministères de la Justice et de l’Intérieur. Ces données montrent notamment le nombre de mis en causes pour tous les crimes et délits.

De plus, le baromètre jeunesse et confiance 2016 du laboratoire d’idées Vers le Haut dédié à l’éducation et à la jeunesse et mené par OpinionWay et publié dans le journal La Croix en novembre dernier, a mis en avant que les jeunes français ont le sentiment de vivre dans une société de plus en plus violente.

Autre enseignement inquiétant : près d’un jeune sur cinq affirme avoir été victime de violences.

Pour près de deux victimes de violences sur trois (63%), celles-ci étaient verbales. Elles étaient morales pour près d’un tiers d’entre elles (32%). Psychologiques pour 29% d’entre elles et physiques pour 28%. De plus, deux jeunes sur trois (64%) ont été confrontés à ces violences dans la sphère scolaire et universitaire, premier environnement cité devant les lieux publics, évoqués par 61% des sondés et Internet, avancé par 45% des jeunes interrogés.

Des chiffres qui font écho au fléau du harcèlement scolaire, qui touche 12% des élèves du primaire et 10% des collégiens.

Concrètement, selon l’ONDRP, la part des mineurs dans les atteintes volontaires à l’intégrité physique n’a cessé d’augmenter entre 2009 et 2015, passant de 16,6% à 19%. Les coups et blessures volontaires de mineurs ont augmenté de 66,4%. Et leur part dans le total est passé de 15,5 à 17,9%, un chiffre qui stagne depuis 2006.

Sur une période plus longue, le nombre d’actes de délinquance et de violence des mineurs a augmenté, mais celui des majeurs aussi. C’est donc la proportion des mineurs dans le total qui est intéressante. Elle est passée de 14% dans les années 1970 à 18% en 2009. En 40 ans, la part du total des délits et des crimes commis par des mineurs a donc légèrement augmenté.

La violence chez les jeunes moins tolérée

Si la violence dans son ensemble n’a pas augmenté de manière significative, beaucoup pointent du doigt la généralisation de cette violence «banale», quotidienne et à répétition chez les jeunes et dans les écoles.

Au delà de la violence réelle, c’est aussi la perception de la violence que les indicateurs cherche à évaluer, notamment au ministère de l’Education. Une perception qui a beaucoup changé au cours des dernières décennies.

Le seuil de tolérance de la population à la violence s’effondre, on parle de violence pour une bousculade, une gifle, même parfois une attitude menaçante. Il faut lire les livres d’histoire, le passé est souvent plus violent. Il y a eu une transformation profonde de la société depuis les années 1960.

A analysé le sociologue français, Laurent Mucchielli avant d’ajouter :

On tolère moins la violence aujourd’hui. Ce qui expliquerait en partie l’impression partagée par certains que les jeunes sont plus violents qu’avant.

En outre, une tendance sur laquelle la plupart des experts et des professionnels s’accordent : la violence des jeunes est de plus en plus concentrée géographiquement.

La violence à l’école depuis les années 90 est une violence sociale. Elle se concentre dans des établissements situés dans des quartiers difficiles.

A expliqué le sociologue François Dubet, professeur à l’université de Bordeaux et directeur de recherches à l’EHESS, spécialiste des mouvements sociaux, de l’éducation et de la marginalité des jeunes.

Pourquoi tant de haine ?

Il y a une grosse différence entre les établissements en centre ville et en périphérie, notamment ceux classés en zep. Ce n’est pas surprenant car l’établissement est le reflet du milieu dans lequel on évolue. En centre ville les enfants ont des parents en professions libérales ou cadres supérieurs. Tandis que d’autres zones concentrent des enfants qui cumulent des handicaps culturel, social, économique.

Le sociologue a noté dans les colonnes du Monde en 2015 que

Ni la crise de la socialisation, ni la communauté des gangs, ni l’intérêt délinquant ne suffisent à expliquer la violence juvénile. En ce qu’elle peut avoir d’excessif, de méchant dans le vandalisme, l’agression sans objet, l’injure. Cette méchanceté ne relève pas d’un mécanisme de réponse à l’agression. Elle apparaît comme gratuite à la manière des héros d’Orange mécanique.

A partir de ses études de terrain sur des quartiers des banlieues lyonnaises et parisiennes, François Dubet voyait une forme de violence nouvelle apparaître.

Depuis la disparition déjà assez ancienne des mouvements sociaux, syndicats, partis politiques qui canalisaient cette colère. On a affaire à ce que j’ai nommé “la rage”, “la haine”.

Ces jeunes ont de la haine sans objet, donc elle peut se porter sur n’importe quoi. Sur la police. Ou sur le petit-bourgeois qui habite à côté, contre l’autre cité, ou l’autre immeuble. Ce sont des gens qui ont une colère qui ne trouve pas d’objet.

L’autre fait que remarque le sociologue, c’est cette «hypersensibilité au jugement des autres »:

Quand vous n’êtes pas assuré de votre identité, d’être qui vous êtes, le jugement des autres devient une obsession. D’où cette obsession du regard.

La violence comme stratégie défensive

Or il s’agit d’une notion qui a longuement été évoqué lors du drame d’Echirolles, « pour un simple regard de travers».

En effet, en septembre 2012 une rixe avait éclaté à Échirolles entre Wilfried (le petit frère de Kevin) et un autre adolescent, issu du quartier de la Villeneuve, à Grenoble. Le premier aurait porté un « mauvais regard » vers le second. Par le passé, les deux jeunes avaient eu un contentieux au sujet d’une jeune fille. Il n’en a pas été question ce jour-là, seuls des regards ont été échangés. Puis les grands frères s’en mêlent et tout dégénère. En début de soirée, une vingtaine de jeunes de la cité sensible de la Villeneuve fut bien décidés à défendre « la fierté » de leur quartier. Ils se sont alors lancés dans une expédition punitive contre ceux d’Échirolles.

Enfin, François Dubet met en avant cette violence comme une stratégie défensive face à un conformisme frustré:

Ils ont intériorisé de manière tragique un sentiment d’échec. On vous rappelle que vous pourriez réussir à l’école, consommer, avoir un travail, etc. Mais que rien ne marche… Ils accusent la société mais gardent un doute sur le fait que ça puisse être de leur faute. D’où une certaine hostilité envers ceux qui s’en sortent.

Finalement, la violence prend des formes variées. Elles n’ont pas les mêmes motivations et n’appellent pas les mêmes réponses de la part de la société.

Pourtant, elles ont en commun le fait qu’elle témoignent d’une dégradation de la cohésion sociale. Tout particulièrement dans les quartiers populaires. Ici, les sentiments d’abandon et d’avenir toujours plus sombre engendrent un désespoir et une colère qui sont sources de nombreux débordements, individuels ou collectifs.

Publié le lundi 20 février 2017 à 10:35, modifications lundi 20 février 2017 à 9:56

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