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La dystopie : Pourquoi la contre-utopie nous fascine t-elle ?

La dystopie : Pourquoi la contre-utopie nous fascine t-elle ?

La dystopie n’a rien à voir avec un trouble de la vue, ou une maladie contagieuse. Mais elle désigne un type de fiction qui peut nous aider à y voir plus clair. Du scénario catastrophe à la critique sociétale, tour d’horizon d’un phénomène artistique en plein essor.

Sorte de “contre-utopie” qui transpose certaines de nos réalités dans un monde imaginaire, où un idéal (souvent politique), vire au cauchemar, la dystopie cristallise nos angoisses. Et ce genre narratif est très en vogue : des best-sellers de la Science-Fiction aux séries cultes, en passant par les jeux-vidéos, la dystopie abonde et constitue aujourd’hui l’un des genres les plus utilisés par les auteurs d’œuvre filmique ou écrite pour séduire leur public. Mais d’où vient-elle et pourquoi ces œuvres nous fascinent-elles autant ?

La dystopie : Pourquoi la contre-utopie nous fascine t-elle ?

Jim Carrey dans “Truman Show” (Peter Weir – 1998) © Universal Pictures – © United International Pictures

Du XXIe siècle sectarisé de Metropolis (1927), où les ouvriers peinent tandis que les aristocrates se prélassent dans d’opulentes demeures, au purgatoire bureaucratique de Brazil (1985) et son dédale de bureaux, en passant par les dictatures assassines de V pour Vendetta (2006) et Hunger Games (2008)… La dystopie parsème nos fictions les plus populaires.

L’échec d’une idéologie

Si ses frontières sont difficiles à définir, le dictionnaire Larousse la décrit comme “(Une) Société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire ou une idéologie néfaste, telle que la conçoit un auteur donné.“. Une définition qui peut être complétée par celle que proposait le site Dailygeekshow dans un article consacré au sujet en janvier 2018 : “Une fiction noire […] (qui) vire systématiquement au cauchemar en annonçant un avenir sombre ou un monde futuriste sans espoir.” En somme, il s’agit d’un imaginaire peu réjouissant qui contraint chacun au malheur. Les héros de dystopies sont la plupart du temps résignés et luttent pour leur survie.

Du roman aux écrans

Le terme provient de l’anglais “dystopia”, qui signifie étymologiquement “lieu néfaste” en opposition à l'”utopie” (lieu heureux inexistant). Le mot aurait été employé pour la première fois au XIXe siècle par le philosophe britannique John Stuart Mill lors d’un discours en 1868.

Essentiellement littéraire et rattachée à la Science-Fiction, la dystopie créative serait apparue au cours du XIXe siècle pour se préciser ensuite dans les œuvres romanesques du XXe siècle ; telles que Nous autres (1920), de Ievgueni Zamiatine, Le Meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley, Fahrenheit 451 (1953) de Ray Bradbury ou encore La Planète des singes (1963) de Pierre Boulle et La Servante écarlate de Margaret Atwood (1985).

Elle a ensuite été déclinée dans d’autres domaines artistiques, qui s’imprègnent de la littérature : Comme le cinéma et la télévision, les bandes-dessinées (Watchmen, V pour Vendetta, Walking dead), les jeux-vidéo (Deus Ex, Fallout, The Last of Us) ou encore la musique (”Dystopia” de B.A.P, Muse).

La vraisemblance, recette du succès

Si la dystopie possède un aspect futuriste, celui-ci est souvent construit à partir d’éléments issus de notre monde, dont le déclin est annoncé par l’histoire. Tout en étant imaginaire, la fiction dystopique va donc se référer à une ou des réalités que nous connaissons. Ce moteur narratif captive l’audience, qui se repère facilement dans ces univers fictifs qui donnent à penser sur notre monde.

Les craintes du siècle

Interrogé par Le Monde en 2017, Gregory Claeys, professeur à l’université de Londres et auteur, distingue quatre facteurs qui justifient l’engouement pour la contre-utopie. En premier lieu, il cite la crise économique de 2008, à l’origine d’un “sentiment général de malaise social“, puis “la peur provoquée par le terrorisme et les guerres récurrentes depuis 2001“, engendrant une montée de l’anxiété face aux mesures sécuritaires mises en place. Le chercheur n’omet pas “le progrès de la technologie et la capacité des États […] à surveiller le comportement individuel.“, parlant d’ “État ‘Big Brother’“. La robotisation et “la proéminence croissante de la technologie dans la société” arrive en quatrième point, suivie de l’imminence d’une “catastrophe environnementale“, donnant “le sentiment que l’humanité n’a plus la maîtrise de son destin“. Des causes que l’on retrouve dans les fictions dystopiques.

La psychose de la technologie et de la robotique

Parmi les scénarios les plus connus figure en effet celui des conséquences d’une mauvaise utilisation de la technologie, comme dans les œuvres de Phillip K.Dick – à l’origine des films Blade Runner et Minority Report – où les multinationales de la cybertechnologie aux projets révolutionnaires finissent par se corrompre et conduire la société à sa perte. Le thème faisant écho à notre époque de foisonnement technologique, où la robotique est encore en plein développement.

La dystopie : Pourquoi la contre-utopie nous fascine t-elle ?

Les craintes de la population à l’égard de l’évolution de ces “progrès” scientifiques et techniques sont nombreuses : Perte d’emplois, déclin de l’Humanité dominée par les machines… Les hypothèses apocalyptiques ne manquent pas.

Économie et biotechnologie

En la matière, le film Repo Men (2010) offre un aperçu de ce que pourrait donner la greffe d’organes dans un monde où l’industrie biotechnologique deviendrait un marché juteux. Le métrage de Miguel Sapochnik conte l’histoire d’un agent (Jude Law) chargé de reprendre à ses clients déficitaires les organes artificiels qui leur ont été greffés par sa société. Un commerce cruel dont il finira par faire les frais.

La confrontation entre humains et androïdes

Dans la même veine, la série suédoise Real Humans : 100% humains, créée en 2012 et diffusée jusqu’en 2014, exploite la hantise des androïdes perfectionnés dans un futur alternatif, où chaque foyer pourrait posséder son “hubot”, une contraction de “robot” et d'”humain”. Ces robots rechargeables aux physiques humanoïdes constituent de parfaites imitations, susceptibles de séduire outre-mesure leurs propriétaires, pour remplacer un proche disparu, ou simplement combler leur solitude.

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“Real Humans : 100% humains” (Lars Lundström – 2012) © SVT1

La fiction de Lars Lundström montrait l’impossibilité d’une coexistence pacifique et prolifique entre les humains et leurs nouveaux compagnons de vie. Les uns percevant les autres comme une menace potentielle, à même de les substituer. Les individus de chair et d’os cherchant à exprimer leur aversion ou projeter leurs fantasmes sur ces êtres synthétiques.

Comme dans nombre d’histoires inspirées du mythe de Galathée, faisant de la création un objet de fantasme narcissique pour son créateur, par sa ressemblance avec ce dernier, les androïdes similaires aux humains sont persécutés, et se retrouvent contraints de former une communauté plutôt que de vivre inclus dans la société.

Qu’ils soient traqués, exploités ou marginalisés, les êtres que nous concevons à notre image en disent long sur notre comportement, et réfléchissent nos défauts, tels des miroirs. Reproduisant ou réagissant à l’hostilité et à la peur que nous manifestons.

L’effet miroir

Cet effet miroir, qui agit bien souvent comme le révélateur de notre plus sombre nature, est au cœur du film Blade Runner de Ridley Scott (1982), où les répliquants sont des androïdes conçus et réduits en esclavage par l’Humanité. Les émules insistent davantage sur la fascination et les sentiments complexes qu’inspirent la production d’humains robotisés : A.I. Intelligence artificielle de Steven Spielberg (2001) en est un bel exemple.

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“Westworld” (Jonathan Nolan, Lisa Joy – 2016) © HBO

La série Westworld (2016) tente de filer la métaphore de l’androïde-reflet, utilisé, violé et tué à souhait, dans des parcs d’attraction à thème pour adultes en mal de sensations fortes. Créée par Jonathan Nolan et Lisa Joy, la production d’HBO décline le livre et le film Mondwest de Michael Crichton, auteur de Jurassic Park, et autres mondes imaginaires voués à l’échec, où les créatures se retournent fatalement contre leur créateur.

Des échos concrets dans la réalité

Mais que traduisent ces récits ? L’intérêt que nous portons à la confrontation entre Hommes et robots peut être dû au fait que la thématique trouve des échos dans l’actualité. Le rejet de l’autre et la persécution d’ethnies par une masse dominante sont des sujets qui nous sont familiers et que l’on retrouve chaque jour dans la crise migratoire, les conflits à l’étranger et, plus généralement, dans les grandes guerres de l’Histoire.

La crainte paranoïaque du “grand remplacement” de notre civilisation par les robots, machines dont les constructeurs veulent que leur apparence soit celle des humains, date des premières heures de la Science-Fiction. Par ailleurs, le robot offensif, héritier de tous les travers de l’Homme s’avère envisageable. En 2016, Microsoft a lancé un robot intelligent nommé Tay, capable de s’imprégner du langage et des mœurs des internautes de Twitter. En moins de 24 heures, au contact des plus provocateurs, l’I.A. a été détournée et s’est muée en un être détestable, glorifiant Hitler et clamant sa haine pour les féministes et les juifs.

De quoi donner des sueurs froides aux techno-sceptiques.

L’anticipation sociale

Le pessimisme et la désillusion quant à l’avenir de notre culture et de nos sociétés est également l’une des sources qui fait le succès de la contre-utopie, en particulier chez les plus jeunes. Car un pan de la dystopie met en lumière les incohérences du modèle social occidental, dont l’idéal du traditionnel rêve américain, que la satire des films Orange Mecanique (1971) de Stanley Kubrick, ou Truman Show avec Jim Carrey, et Pleasantville (1998) écornaient déjà à leur sortie. De quoi renoncer à sa petite vie libérale dans un quartier aux maisons identiques et aux pelouses étrangement symétriques.

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“The Handmaid’s tale” (Bruce Miller – 2017) © Hulu

Dernièrement, certaines propositions dystopiques “terre à terre” sont venues mettre l’accent sur des enjeux sociaux bien précis. The Handmaid’s Tail (La Servante écarlate), l’adaptation du roman éponyme de Margareth Atwood, s’est fait le porte-étendard du féminisme, en montrant une représentation concrète du patriarcat et de la maltraitance que subissent les femmes dans les régimes totalitaires.

Les séries françaises ne sont pas en reste. Parmi les nouveautés proposées par les chaînes ces dernières années, les téléspectateurs d’Arte ont pu découvrir Trepalium (2016), une courte création d’Antarès Bassin et Sophie Hiet, centrée sur l’obsession du travail dans une dictature libérale. L’emploi étant devenu le sésame de quelques privilégiés et la condition vitale pour être intégré à la société.

Cette année, avec Nu, OCS nous plonge en 2026 dans un futur insolite, où une loi dite de “transparence” oblige les habitants à vivre nus, sous peine d’être sanctionnés et marginalisés. Dans ce paradis pour naturistes, les rebelles encore adeptes des vêtements font de la résistance. Sous ses airs décalés et farfelus, le scénario imaginé par Olivier Fox pose la question de la valeur que l’on confère à la nudité, démontrant qu’être vêtu est bien plus qu’une histoire de pudeur et d’hygiène.

La dystopie : Pourquoi la contre-utopie nous fascine t-elle ?

Satya Dusaugey dans “Nu” (Olivier Fox – 2018) © OCS

Un outil d’exploration du présent

Si la dystopie est un moyen de se faire peur, elle constitue avant-tout un excellent medium de réflexion sur notre époque. Elle offre, en montrant ses héros et héroïnes insurgés, luttant pour des droits qui nous sont acquis, une idée des solutions à mettre en place dans le présent pour éviter le pire. Solidarité, comportement responsable, prudence, le cauchemar de la contre-utopie laisse souvent place à l’anticipation individuelle et à l’espoir, même minime.

Qu’elle soit probable, prémonitoire ou plus fantaisiste, la dystopie doit être autant appréciée pour la pertinence de ses histoires que pour ce qu’elles signifient.

Publié le lundi 27 août 2018 à 11:03, modifications lundi 27 août 2018 à 14:47

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