Sci-Tech

La démocratie est de plus en plus menacée par la technologie d’après Yuval Harari

Pour l’historien Yuval Noah Harari, le progrès technologique est être une loin d’être une bonne nouvelle pour nos démocraties, bien au contraire…

Dans son nouveau livre 21 Leçons pour le XXIème siècle, l’historien Yuval Noah Harari défend la thèse effrayante selon laquelle le progrès technologique va aboutir dans les prochaines années à l’essor sans précédent des dictatures à travers le monde. Et ce n’est pas si étonnant, puisque nous observons déjà cette dynamique à l’oeuvre dans des pays comme la Chine, dont l’usage des nouvelles technologies permet de surveiller et contrôler sa population.

Pour démontrer cette hypothèse, l’historien israélien se livre à une projection abyssale, en faisant voyager son lecteur en l’an 2050. Et d’après lui, les progrès récents de l’intelligence artificielle sont une menace directe pour les démocraties à travers le monde sur le moyen terme. Pour le magazine the Atlantic, qui a récemment publié de longs extraits de cet ouvrage fascinant, l’auteur se livre à une analyse des rapports complexes entre le pouvoir et la technologie.

“La démocratie n’a rien d’inéluctable”

Dans son livre Homo Deus paru l’année dernière, Yuval Noah Harari expliquait que la période actuelle constitue une exception dans l’Histoire, qui a toujours été dominée par des régimes autoritaires et oligarchiques. La vision selon laquelle il s’agirait d’une évolution durable des sociétés humaines pourrait DONC être erronée, puisque l’historien défend la thèse selon laquelle notre période serait une parenthèse. Et la principale menace qui pèse sur nos démocraties serait d’abord d’origine technologique.

Les progrès techniques de ces dernières années et ceux à venir vont en effet bouleverser le rapport des citoyens au travail. On sait en effet que de nombreux emplois vont bientôt être remplacés par des machines, avec pour conséquence notable de déposséder le peuple de sa force de production. Celui-ci se sentira donc de plus en plus inutile au fonctionnement de la société dans son ensemble. Or, par le passé, toutes les grandes révolutions démocratiques ont été menées par un peuple qui détenait le pouvoir de production économique, tout en étant ignoré par les sphères dirigeantes. Ces révolutions ont permis de renverser l’équilibre précédent pour donner aux travailleurs le pouvoir qui correspondait à leur place dans les rapports de production.

Et l’intelligence artificielle ne va faire qu’accentuer ce phénomène. En effet, celle-ci est différente de tous les autres progrès techniques précédents, car il va permettre de concurrencer directement les aptitudes cognitives des humains dans de nombreux domaines. Pour l’historien, les autres emplois que cette technologie va créer seront hautement qualifiés et ne permettront pas de trouver du travail aux millions de chômeurs.

Pour outrepasser cette sensation d’inutilité, le peuple utilise donc actuellement le dernier pouvoir qui lui reste pour protester contre cette situation : le droit de vote. C’est ainsi que Harari explique des événements aussi marquants que l’élection de Donald Trump ou le Brexit.

Vers l’avènement de nouvelles dictatures

La technologie risque donc sur le moyen terme de priver le peuple de son pouvoir économique, puis mécaniquement de son pouvoir politique. Entre les mains des puissants (les gouvernements et les grands dirigeants d’entreprise), elle servira à contrôler les populations et mater les potentielles révoltes. Et c’est d’ailleurs déjà un peu le cas, puisque l’on sait désormais qu’Amazon collabore activement avec la police américaine et le service d’immigration pour mettre en place des technologies de reconnaissance faciale très performantes et un système de surveillance via l’exploitation de la big data.

Pour Harari, un scénario à la iRobot où l’intelligence artificielle atteindrait un niveau de conscience autonome est fort peu probable. En revanche, il y a de très fortes chances pour qu’elle soit exploitée par les puissants pour mettre en place un système de contrôle sans faille, comme c’est déjà le cas en Chine, qui va jusqu’à installer un collier connectés aux musulmans Ouïghours en pèlerinage à la Mecque pour écouter leurs conversations et déterminer en direct leur position géographique. 

L’historien israélien nous met également en garde contre l’utilisation des données privées par les géants d’internet, comme ce fut le cas pour Facebook lors du scandale Cambridge Analytica. En effet, cette centralisation des données utilisateurs entre les mains d’un faible nombre d’acteurs favoriserait à terme l’émergence d’un pouvoir de plus en plus oligarchique et autoritaire.

La technologie avantage les dictatures

L’intelligence artificielle va en effet mécaniquement favoriser les systèmes dictatoriaux, qui auront l’avantage sur les démocraties en termes de traitement de données. En effet, pour Harari, le conflit entre démocratie et totalitarisme est d’abord un conflit “entre deux systèmes de traitement de donnée”. Ainsi, la concentration de la technologie et plus particulièrement de l’intelligence artificielle dans les mains des puissants leur donnera un avantage considérable, et ce sera d’autant plus le cas si les données privées des citoyens sont également collectées et analysées.

Pour justifier cette thèse, l’historien emploi un raisonnement simple et didactique. Imaginons ainsi qu’un gouvernement décide de forcer ses citoyens à séquencer leur ADN et envoyer ces informations sur une plateforme gouvernementale centralisée. En disposant de toutes les informations médicales de chaque individu à une échelle aussi importante, cela donnerait un avantage considérable à cet Etat en termes de recherche médicale. De nouveaux traitements très puissants pourraient être découvert beaucoup plus facilement en ayant accès en permanence à des informations exactes sur l’état de santé de toute la population, sans parler de l’amélioration de la durée de vie et de l’état de santé des individus.

Or, nous vivons à une époque où le marché est devenu globalisé et dérégulé. Une telle concurrence déloyale donnerait un avantage économique très important à cet Etat en particulier. Et cela pourrait donner des idées à d’autres gouvernements à travers le monde.

Pour éviter ce destin funeste, il faut donc dès maintenant miser sur l’éducation, qui constitue le seul salut possible face au développement incontrôlable des technologies de pointe. En outre, une meilleure connaissance du cerveau humain, voire une amélioration de celui-ci par le recours à des implants par exemple, pourrait nous permettre de comprendre davantage les machines et de garder le contrôle sur notre destin politique collectif. Il s’agit toutefois d’une solution précaire, qui ne résout pas le problème fondamental : celui d’une humanité dont le progrès technologique est devenu bien plus important et rapide que son progrès moral.

Publié le vendredi 7 septembre 2018 à 8:11, modifications jeudi 6 septembre 2018 à 14:54

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