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Baclofène : évolution de l’usage du médicament, de 1975 à aujourd’hui

De son usage pour les contractures musculaires à la demande d’autorisation de sa vente pour soigner l’alcoolisme, retour sur l’évolution des différentes propriétés prêtées au Baclofène en France.

Le Baclofène est un ancien médicament, en vente en France depuis le milieu des années 70. Il sert à la base à traiter les contractions involontaires des muscles. Toutefois, en 2009, un livre –Le Dernier verre -d’Olivier Ameisen-affirme lui reconnaître une nouvelle utilité

En effet, ce cardiologue se décrit comme un ancien alcoolique. Il détaille de quelle façon il est sorti de sa dépendance : grâce au Baclofène. Le comprimé aurait ainsi, selon lui, la propriété d’induire chez les dépendants à l’alcool, un état d’indifférence.

Différence entre abstinence et indifférence à l’alcool

5 à 8 millions de Français présentent un usage régulier d’alcool, 2 à 3 millions ont des difficultés avec et au moins 49 000 décès évitables sont imputables à l’alcool / Crédits © Québec Science

L’abstinence se définit par le contrôle volontaire du sujet sur son envie de boire. Aussi, l’obsession reste, avec en filigrane une lutte intérieure permanente. Mais l’alcoolique se retient d’y succomber par la force de sa volonté, malgré la présence constante de cet appel de la boisson. 

L’indifférence quant à elle résulte en la suppression du désir irrépressible qui fait l’addiction. Ainsi, les pensées obsessionnelles disparaissent. De même que les symptômes physiques qui caractérisent l’urgence de boire, lorsque le corps réclame le produit qui le détruit.

En état d’indifférence, le patient est libéré. Il peut savourer, boire par plaisir et non plus par “manque”. De fait, il sait désormais dire non, refuser un verre, sans effort, ni remord. Durant les années de dépendance à l’alcool, l’organisme, la situation socio-professionnelle et le mental sont souvent détériorés.

Dans ce cas, selon les dégâts, la personne “guérie” a en toute sérénité la possibilité de se reconstruire lorsqu’elle atteint l’indifférence. Ceci sans perdre une grosse part de son énergie mentale dans la lutte psychique, comme c’est le cas pour l’abstinent.

Alcooliques, boulimiques et craving 

Métaphore graphique grâce à un thermomètre, de l’intensité du craving / Crédits Stuart Miles via Psychology Today

La publication du témoignage d’Olivier Ameisen eu un triple effet. Elle fut une lueur d’espoir sur l’éventualité d’une nouvelle possibilité de rémission, pour le public concerné. De plus, les alcooliques ne firent pas que s’identifier à Olivier Ameisen en sa qualité d’auteur souffrant de la même condition que ses lecteurs. Son titre de médecin à leurs yeux, crédibilisait un peu plus son propos. Effectivement, un nombre conséquent d’alcooliques se tourna vers la molécule en dernier recours, face à ce mal qui les dépassait.

Avec un léger décalage de quelques années, au tour des boulimiques. Ces derniers vivent aussi leur maladie comme une addiction. Mais contrairement à l’alcoolisme, cette catégorie de personnes est en souffrance face à la nourriture. En effet, dans les symptômes descriptifs de ces deux affections, il y a un parallèle : le phénomène de craving. Par là, on nomme cette envie incontrôlable, récurrente, d’introduire une substance dans l’organisme.

Le terme vient de l’anglais, « to crave ». Il désigne cette urgence de se droguer, qui défie le bon sens et l’instinct de conservation, chez les toxicomanes. La notion s’étend dès lors à l’alcoolisme et à la boulimie. Car, bien que le sujet soit conscient qu’il se tue à petit feu, il ne maitrise pas sa volonté : la force autodestructrice de son addiction est trop grande. D’ailleurs, il s’agit d’abord d’un problème physiologique, avant d’être psychologique.

Comment le Baclofène annihile-t-il le craving ?

La molécule du Baclofène en 3D / Crédits © La Tribune

Le but de la crise que connaissent alcooliques et boulimiques est de soulager leurs tensions intérieures. L’action de la molécule du Baclofène se fait au niveau du cerveau, dans l’aire responsable du circuit de la récompense. La Baclofène devient ainsi un frein à l’automatisme de compensation à l’anxiété. De fait, il va non seulement annuler les compulsions, mais aussi dans la majorité des cas, mettre fin aux préoccupations mentales incessantes des patients sur l’alcool ou la nourriture.

Par conséquent, aliments et spiritueux reprennent leurs rôles naturels. Pour les premiers, celui de carburants de l’organisme, et pour le second, sa place de plaisir modéré. Ainsi, ils ne sont plus ni des moyens de gestion de l’anxiété, ni les exutoires des défaillances physiologiques du système de récompense des patients. Finalement, parmi les boulimiques, ceux qui arrivent grâce à la molécule à faire disparaitre leur craving se joignent aux alcooliques. Les uns sont libérés de l’urgence de se “remplir”, les autres de celle du “manque”.

Ils forment une communauté de soutien et d’écoute. Avec au fond, l’idée d’arriver à une reconnaissance du Baclofène comme traitement fiable à ces deux conditions. Au bout de la décennie qui vient de s’écouler, on estime à plus 200 000 le nombre de personnes souffrant de boulimie ou d’alcoolisme, qui ont tenté l’aventure Baclofène avec l’espoir de devenir indifférents à leur maux respectifs. 

Quel est le statut de ce médicament en France ?

En septembre 2014, le psychiatre Dominique Martin est nommé directeur général de l’ANSM / Crédits © Le Quotidien du pharmacien

On prescrivait à l’origine le Baclofène pour soulager les contractures musculaires. Or, dans les faits, le médicament était déjà, de toute façon administré par des médecins précurseurs, à des patients en majorité alcooliques.  Afin de donner un cadre à ces ordonnances qui se faisaient hors de l’autorisation prévue pour le médicament, un tout nouveau statut a été crée. L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a initié une mention inédite.

Il s’agit d’une recommandation temporaire d’utilisation (RTU) délivrée sur un principe d’efficacité supposée. Cette étape de prudence précède une autorisation de mise sur le marché du Baclofène, qui aura cette fois une indication dans le traitement de l’alcoolo-dépendance. Mais pour donner son autorisation définitive, l’ANSM a besoin de résultats scientifiques probants. Ceux-ci doivent prouver que le Baclofène est efficace dans le cadre de ces nouvelles utilisations. Mais en plus, le rapport bénéfices-risques a l’obligation d’être à l’avantage des patients.

Dans cette optique, plusieurs études furent menées ces dernières années. Afin d’avoir de façon concomitante les parcours, ressentis et analyses des patients qui eux le vivent intimement, l’ANSM a même recueilli leurs témoignages. Toutefois, en début juillet 2018, au sortir de son passage en revue des données à sa disposition, l’ANSM a rendu un avis défavorable pour l’autorisation de mise sur le marché du Baclofène dans le traitement de l’alcoolisme (et par conséquent de la boulimie). Cependant, l’agence reste dans l’attente d’études étrangères complémentaires. Sa décision finale, en septembre, dépend donc de ces dernières.

Publié le dimanche 19 août 2018 à 16:49, modifications dimanche 19 août 2018 à 11:06

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