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Vincent Bolloré : Sa lettre destinée à tous les collaborateurs du groupe Canal+

Jeudi 21 avril, Vincent Bolloré tenait l’assemblée générale des actionnaires de Vivendi. L’occasion pour l’industriel breton de revenir en détails sur les stratégies actuelles et de remettre en perspective la place de Canal+ au sein du groupe Vivendi. Le 21 avril, les employés de la multinationale découvraient une lettre leur étant adressée. Puremedias.com a pu se procurer une copie et nous en révèle le contenu.

Depuis sa prise de position à la tête de Canal+, en septembre dernier, Vincent Bolloré ne cesse de déchaîner les passions. Entre les remaniements administratifs, les chamboulements controversés liés à la programmation (Les Guignols, Le Grand Journal…) et la communication parfois acerbe de celui-ci quant à la chaîne cryptée, le « petit prince du cash-flow » – surnom qu’il abhorre – se devait de remobiliser ses troupes. Profitant de l’assemblée générale des actionnaires se déroulant jeudi 21 avril à l’Olympia, Vincent Bolloré s’est également pourvu d’une longue lettre, dont Puremedias.com a pu s’en procurer une copie, adressée à ses collaborateurs.

Concrètement, qu’y trouve-t-on dans cette lettre ?

Prenant soin de rappeler les objectifs consentis du groupe (conforter la musique avec Universal Music Group, retourner dans les jeux vidéo, prendre une participation dans la FNAC, développer des contenus et du digital avec Studio+, Watchever et Dailymotion, développer le « live and talents » et mettre le cap sur le Sud, en partenariat avec les télécoms, et Mediaset en Italie et en Espagne), l’industriel ne manque pas d’aborder en détails l’épineux dossier Canal+, sujet majeur du courrier.

Ainsi, il rappelle que « Canal+ a toujours connu une vie mouvementée » et que, malgré des avancées positives, le risque ne pouvait être pris de voir une de ses filiales historiques françaises entraîner le groupe dans sa faillite. Il précise que, depuis l’arrivée de beIn Sports et autres Netflix, Canal+ ne cesse de subir des pertes considérables : 180 millions en 2014, 250 millions en 2015, 400 millions d’euros pour 2016.

Justifiant ses choix de remaniements administratifs (20 personnes ont été remplacées au sein de la direction), Vincent Bolloré expose ensuite sa stratégie : « investir pour redonner à Canal+ sa puissance et son attrait. » Pour ce faire, le PDG mise sur des programmes inédits et intéressants, un partenariat entre Canal+ et beIN Sport et un investissement étendu dans le domaine du cinéma.

Détaillée et se voulant rassurante, cette lettre n’a qu’un but clairement affiché : rassurer les actionnaires qui, à la vue des résultats catastrophiques enregistrés par la chaîne cryptée, pourraient être pris d’une irrémédiable envie de retirer leurs billes. Sur ce plan, il est fort probable que Vincent Bolloré ait réussi sa mission. Quant à savoir ce qu’en pensent les employés de Canal+, le doute reste de mise…

La lettre de Vincent Bolloré dans son intégralité :


Nous travaillons depuis moins de deux ans à transformer Vivendi, qui était devenu une holding financière, en un véritable groupe industriel intégré dans les contenus. Face à la culture américaine et à la culture asiatique, la culture européenne vaut la peine d’être développée et peut même être exportée en Amérique, en Asie, en Afrique. Vivendi peut être l’acteur clé de ce beau projet.

C’est toujours bien d’avoir une idée, une stratégie, mais pour la transformer en réalité, en réussite, il faut tout d’abord des équipes. C’est ainsi que nous pouvons compter, avenue Friedland, siège du groupe, sur des gens compétents, dynamiques et solidaires : Arnaud de Puyfontaine, Hervé Philippe, Stéphane Roussel, Simon Gillham et Frédéric Crépin, et bien d’autres. Cette équipe a su finaliser les cessions d’actifs au meilleur prix : GVT au Brésil, le solde de Numericable – SFR, le solde d’Activision Blizzard. Près de 3 ou 4 milliards ont pu être accumulés par rapport à la valeur d’aujourd’hui !

Nous avons pu aussi avancer dans notre stratégie :

– Conforter la musique avec Universal Music Group, le numéro 1 mondial, sous la direction talentueuse de Lucian Grainge. La musique est le premier contenu, le plus important pour les audiences sur les plateformes digitales – c’est un immense atout pour notre groupe.
– Mettre le cap sur le Sud, en partenariat avec les télécoms, et Mediaset en Italie et en Espagne.
– Retourner dans les jeux vidéo.
– Développer le ” live and talents “.
– Prendre une participation dans la Fnac.
– Développer des contenus et du digital avec Studio+, Watchever et Dailymotion.

Cette stratégie offensive se met en place pas à pas.

Nous ne pouvions risquer de voir une de nos filiales historiques françaises nous entraîner dans sa faillite.

Malgré ces avancées positives, nous ne pouvions risquer de voir une de nos filiales historiques françaises nous entraîner dans sa faillite. Canal+ a été créé il y a 30 ans par Havas, sur qui La Générale des Eaux – Vivendi avait fait une OPA pour en prendre le contrôle.

Canal+ a toujours connu une vie mouvementée : un lancement avec “tambours et trompettes” vite suivi par des rumeurs et un risque de faillite. Puis une période de gloire, puis des pertes colossales (déjà 500 millions). Puis un redressement. Puis à nouveau une période difficile à cause de la concurrence de TPS qui, racheté très cher par Vivendi, permettait à Canal+ de connaître encore de belles années. Puis l’arrivée de beIN Sports et autres Netflix entraînant les chaînes Canal+ dans des pertes considérables – 180 millions en 2014, 250 millions en 2015, 400 millions d’euros pour 2016 !

Face à cette terrible situation, l’équipe de Vivendi a accepté de faire son devoir en s’impliquant dans une tentative de redressement. D’abord, afin d’intervenir sans contestation, Vivendi a dû racheter les minoritaires mécontents : Lagardère et la SECP – cela a coûté la bagatelle d’1,5 milliard d’euros ! En effet, Canal+ est un mélange de 5 activités bien distinctes, dont une seule présente un grand danger, les actionnaires minoritaires des autres activités auraient légitimement bloqué toute aide inter-activités :

– Canal Overseas, qui dispose d’équipes remarquables et solidaires dans le monde entier sous l’autorité de Jacques du Puy, représente 1,5 milliard de chiffre d’affaires et dégage un bénéfice positif de près de 250 millions d’euros.

– Studiocanal, dirigé désormais par Didier Lupfer, dispose d’équipes compétentes et dégage un chiffre d’affaires de 500 millions d’euros ainsi qu’un bénéfice d’environ 50 millions d’euros, grâce à l’un des plus beaux catalogues de films d’Europe qui est chaque année complété par la production de nouveaux films.

– CanalSat, dirigé désormais par Jean-Marc Juramie, achète des chaînes de télévision à des tiers (Disney, Eurosport, Lagardère) et les diffuse avec succès puisque son bénéfice est supérieur à 250 millions d’euros pour 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires.

– Les chaînes Canal+, dirigées désormais par Gérald-Brice Viret, fabriquent des programmes en achetant sport, cinéma, séries, documentaires et émissions. Elles devraient réaliser un chiffre d’affaires d’1,5 milliard d’euros mais 400 millions de pertes cette année.

– Enfin, les chaînes gratuites, dont D8 et D17, sont en train de gagner leur pari de l’audience et de la rentabilité. Cependant iTélé perd des sommes importantes : – 16 millions d’euros en 2014, – 20 en 2015 et – 24 prévus en 2016, alors qu’arrivent deux nouvelles concurrentes aux actionnaires puissants : LCI de TF1 et France Info de la télévision publique.

Le groupe Canal+ ayant un endettement supérieur à 1 milliard n’obtiendra pas de Vivendi de mettre indéfiniment la main à la poche.

Outre iTélé, c’est évidemment sur les chaînes Canal+ France que doivent se concentrer nos efforts. En effet, le groupe Canal+ ayant un endettement supérieur à 1 milliard d’euros n’obtiendra pas de Vivendi, dont 70% du capital est détenu par des fonds étrangers, de mettre indéfiniment “la main à la poche”.

Comme toujours, le premier pas a consisté à choisir une équipe capable de faire face à cette hémorragie. Outre la compétence – bien sûr essentielle – il est souvent nécessaire de faire venir du “sang neuf”, car les personnes déjà impliquées ont du mal à modifier profondément le travail qu’elles faisaient auparavant. Si un jour dans le groupe Bolloré, en Bretagne – à Dieu ne plaise – il fallait faire un plan d’économies, je serais le moins bien placé pour le faire, étant trop attaché aux personnes et aux usines que j’ai contribué à embaucher ou construire.

C’est ainsi que dans la direction, 20 personnes ont été remplacées – croyez-moi, avec des conditions financières très honorables – et une nouvelle équipe a été constituée autour des “anciens”. Maxime Saada, en tant que Directeur Général, et Grégoire Castaing, comme Directeur Financier, ont apporté leurs compétences et leurs connaissances de la maison au Directoire présidé par Jean-Christophe Thiery et qui comprend Jacques du Puy. Cette nouvelle équipe commence à travailler ensemble et je ne doute pas de son succès.

Dans toute autre société, le changement d’une équipe de 20 personnes sur 8 000 aurait été banal ; chez Canal+, le retentissement médiatique a été malheureusement considérable. A cela s’est ajoutée une campagne sur une censure présumée, totalement injustifiée car Canal+ est l’un des groupes de médias où les responsables sont les plus libres aujourd’hui.

On parle beaucoup de nos programmes en clair mais nos abonnés ont droit, avec ce qu’ils payent mensuellement, d’avoir accès en priorité à des programmes inédits et intéressants.

Il y a 4 mois, j’avais annoncé à l’Olympia ce que nous voulions faire : investir pour redonner à Canal+ sa puissance et son attrait, et nous le faisons ! Nous investissons dans les programmes pour les abonnés… On parle beaucoup de nos programmes en clair mais nos abonnés ont droit, avec ce qu’ils payent mensuellement, d’avoir accès en priorité à des programmes inédits et intéressants.

Pour le sport, dirigé avec talent par Thierry Cheleman, tout est déjà joué entre aujourd’hui et 2020, et beIN Sports possède l’essentiel des droits qui nous intéressent. Il est donc naturel de rechercher à avoir ces contenus dans l’offre Canal+. J’espère de toutes mes forces que l’accord entre Canal+ et beIN Sports, essentiel, aboutira car le sport reste le contenu le plus attractif pour nos abonnés qui sinon, inexorablement, se désabonneront en grand nombre, mettant en cause l’existence-même de Canal+.

Pour le cinéma, nous avons rattrapé fin 2015 les 4 millions d’euros de retard pris auparavant, et investi même plus, montrant ainsi notre soutien à cette création essentielle tout en offrant des films pour nos abonnés. Nous avons aussi développé avec Studio+ un grand nombre de séries courtes. Mais Canal+ n’est pas seulement un robinet à films. Il faut éditorialiser davantage, assumer les choix, les coups de coeurs. Nous investissons en France et à l’étranger dans Mars Films, Bambu ou Iroko.

Pour les émissions, nous avons investi dans Banijay, le 3ème groupe mondial de contenus (après les n°1 et 2 détenus par nos concurrents Murdoch et Bertelsmann) et soutenu des talents ramenés ou découverts par notre efficace équipe de Vivendi Talents. Le digital, le live et l’international vont également représenter des investissements importants avec les plateformes Watchever et Dailymotion, qui permettront de faire connaître nos contenus partout.

Nous allons continuer à réduire ce qui est inutile et à réinvestir dans les contenus pour nos écrans.

Enfin, la Direction Marketing et Commerciale – dirigée par Frank Cadoret, fort de sa longue expérience chez SFR – a lancé un plan de transformation dont le succès est crucial. L’exploitation des data va être mise en oeuvre, et Francine Mayer qui dirige nos régies publicitaires, va également développer nos diversifications. Mais investir ne veut pas dire ne pas faire attention aux dépenses exagérées. Ainsi, la décision de ne pas dépenser les millions d’euros habituels au Festival de Cannes a été prise, tout en augmentant nos investissements sur le dispositif cinéma sur place et en supprimant les dépenses de fêtes – relations publiques – et chambres avec vue sur mer. Dans cette période difficile, nous faisons le choix d’investir dans des programmes pour nos abonnés. Nous allons continuer à réduire ce qui est inutile et à réinvestir dans les contenus pour nos écrans.

De même, le Directeur des Achats a revu l’ensemble des contrats avec nos fournisseurs, qui pendant longtemps ont profité du groupe Canal+. Ce sont des signes forts d’une volonté de réduire les coûts dans tous les domaines.

Je sais que la période est difficile et que le “bashing” quotidien peut en faire douter beaucoup et inquiéter chacun. Mais lorsqu’une entreprise comme Canal+ voit les piliers qui ont fait ses succès s’effondrer et ses pertes s’accumuler par centaines de millions d’euros, il n’y a qu’une seule solution pour s’en sortir : c’est de poursuivre notre travail avec courage, confiance et détermination.

Ainsi, Canal+ pourra participer avec fierté au succès de tout le groupe Vivendi.

Vincent Bolloré,
Président du Conseil de surveillance


Publié le lundi 25 avril 2016 à 9:16, modifications lundi 25 avril 2016 à 9:09

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