Média

Mainstream – la nouvelle insulte à la mode !

Depuis un peu plus d’un an, les fake news reviennent régulièrement sur le devant de l’actualité. Beaucoup d’entre elles mentionnent voire commencent par dire en substance qu’elles vous apportent une information dont « les médias mainstream n’ont évidemment pas parlé ».

En réponse, citer un article du Monde, du Figaro, de Libération, un reportage de France TV, TF1, ou M6, par exemple, devient, pour certains, quelque chose de « suspect ». Ils n’hésitent  accuser ceux qui le font d’être au « service »  des médias « mainstream », qui « rejettent tout ce qui peut les déranger ».

Mais au fait, ça veut dire quoi ? Le Gulstream, je vois ce que c’est mais le « mainstream » ?

Si on décortique un peu : main stream = courant principal.

En résumé, tous les médias penseraient la même chose et seraient tous, sans exception, au service du pouvoir afin de contribuer à l’abêtissement de la population. Les détracteurs de la presse « traditionnelle » vont parfois jusqu’à dire que ce « courant principal » est avant tout dominateur et prompt à disqualifier toute idée qui serait différente, voire habile à cacher des faits qui seraient considérés comme « gênants ».

Tout cela est faux, et nous allons expliquer pourquoi. Mais il y a des raisons multiples qui expliquent ce type de pensées ; les unes tiennent aux médias, eux-mêmes, les autres leur échappent totalement car elles sont le fait de leurs détracteurs.

Revue de presse et « parti médiatique »

Évacuons d’abord un poncif tenace : les médias penseraient tous la même chose. Une simple revue de presse permet de démontrer rapidement le contraire. Si l’on veut entrer dans le détail et ne pas s’en tenir aux couvertures, la consultation des sites de ces journaux montrera qu’entre Le Figaro, Libération, l’Humanité et La Croix, entre autres, les préoccupations et les avis ne sont pas les mêmes.

Pourtant, ce simple constat d’opinions divergentes ne décourage pas les tenants de l’existence d’un « parti médiatique ».  Parmi eux, une voix détonne : celle de Philippe Bilger, qui fut longtemps juge d’instruction, puis avocat général à la Cour d’Appel de Paris. Le 4 mars 2018, il publie sur son blog un billet intitulé « Parti médiatique : un gros mot ?»  Il y écrit, notamment :

Cette appellation de parti médiatique et l’unité qu’elle suppose, que les médias soient de droite ou de gauche, les constitue d’abord comme un monde refusant toute critique sur ce qu’il est, toute interrogation sur son impartialité, son objectivité et la pauvreté de son pluralisme mais s’enivrant des hommages formels que de plus en plus il est le seul à s’adresser.

Une profession est attaquée dans son ensemble (M. Bilger ne fait aucune distinction), et le fait qu’elle se défende la constitue immédiatement en parti ? Étrange. Toutefois, cette profession n’est pas exempte de reproches, nous y reviendrons.

Poursuivons la lecture un peu plus loin :

 Qu’il y ait un “parti médiatique” dépassant et transcendant les frontières apparemment clivantes est une évidence.

C’est pratique, une évidence : ça n’a, le plus souvent, pas besoin d’être démontrée. L’explication se trouve à la fin du texte :

 S’ils ne constituent pas un parti médiatique, qu’ils démontrent alors qu’ils sont authentiquement une chance – concrète, quotidienne, irréfutable et donc respectée – pour la démocratie.

C’est donc aux médias de démontrer leur pluralité face au jugement d’un texte publié sur un blog ? Drôle de conception. Son auteur fut-il magistrat reconnu et célèbre, c’est à lui de démontrer ce qu’il affirme. Or le texte ne comporte ni exemple ni citation à l’appui…..

C’est à vous, M. Bilger d’illustrer et démontrer ce que vous affirmez. Car l’honnêteté intellectuelle veut que ce soit à celui qui affirme en premier de prouver ses dires : Qui dit prouve !

De l’autre bord, un certain Jean Ansar qui se dit journaliste publie lui aussi sur son blog un billet intitulé « Le parti médiatique existe je l’ai rencontré ». Tout un programme. Il y affirme d’abord que récuser l’idée de parti en se référant à la diversité représentée entre autres par L’Obs et Valeurs Actuelles est une fake news. Pourtant le moins que l’on puisse dire c’est que ces deux hebdos ne pensent pas pareil.

Mais ce qui est plus drôle, c’est qu’il définit la ligne qui serait celle de ce « parti ». On découvre à cette occasion qu’il serait « pour le cannabis, contre le vin rouge ». Étonnant, non ? Ce n’est pas comme si on avait droit tous les ans au Beaujolais nouveau (qui a toujours un goût de banane) et au Salon de l’Agriculture…

Bref, là encore une litanie de formules façon punchline et d’inepties sans aucune démonstration ni citation.

Pour autant, il n’est pas possible d’exonérer les médias de leur propre responsabilité dans cette défiance d’une partie de la population. Des exemples marquants peuvent être rappelés.

Dans la période récente, l’élection américaine de 2016 a révélé les insuffisances de la couverture de la campagne qui l’a précédée. Manifestement, les insultes et outrances de Donald Trump ne l’ont pas empêché d’être élu. Nombre de journalistes ont confié à posteriori qu’ils n’ont pas vu ce qui venait de « l’Amérique profonde ». Ils n’ont pas assez observé ni donné la parole à la population des États du centre, par exemple. Le reproche concerne d’ailleurs aussi bien la presse française qu’américaine. Ainsi Nicholas Kristof, éditorialiste du New York Times affirmait quelques jours après l’élection « Nous, médias traditionnels, sommes déconnectés de la classe ouvrière américaine. Nous passons trop de temps à discuter avec des sénateurs, et pas assez à aller à la rencontre des métallurgistes au chômage».

S’il est courant que les éditorialistes s’engagent (c’est leur métier), leur manque de prudence en l’occurrence n’a fait que discréditer leur fonction, ce qui a rejailli ( à l’époque) sur l’ensemble de la profession. L’un des meilleurs exemples nous est fourni par Cnews, qui affirme que Hillary Clinton ne peut pas perdre. Et Alban Mickozy sur France Info télé était du même avis.

Toutefois, les facteurs qui ont conduit à l’élection de Trump sont nombreux, tout comme ceux de l’analyse journalistique de la campagne.  Le relatif consensus médiatique pourrait même avoir joué un rôle de « repoussoir » idéologique pour une partie des électeurs américains. Enfin certains médias américains ne se sont pas privés non plus pour dire que la victoire ne pouvait échapper à Hillary Clinton.

Revenons en France et à la presse française.

Si les médias « mainstream » sont autant décriés, c’est qu’il leur arrive fréquemment de faire des approximations, voire carrément des erreurs qui sapent la confiance placée en eux.

 Tu veux ma photo ?

L’un des problèmes récurrents vient des images d’illustrations.

Il vous est sans doute déjà arrivé de remarquer que l’image qui illustre (souvent en tête) tel article, ne correspondait pas à l’article en dessous. Cela peut parfois avoir des conséquences sur les personnes.

Voyez par exemple cet article au sujet d’un incident survenu sur un aérodrome. Tout le problème, c’est que l’avion au premier plan (pas plus que celui au second) n’est pas l’appareil concerné[1]. Son propriétaire a d’ailleurs reçu des appels inquiets de proches à la suite de l’article. Vous imaginez le tableau ?

L’image veut seulement illustrer l’aérodrome, mais elle est totalement inutile et maladroite. Elle fait du tort sans apporter d’information.

Autre exemple, dans le domaine de la défense cette fois.

Le 10 avril 2018, un Mirage 2000 français a perdu une bombe inerte en vol. Normalement en France, tout journaliste qui traite ce genre d’info irait chercher une image d’un Mirage 2000. Apparemment pas tout le monde. SFR news, par exemple, illustre l’information avec une image d’un Tejas indien. Non seulement c’est marqué « Tejas » dessus, mais en plus la nationalité n’est pas la bonne ! De son côté le quotidien l’Union illustre avec une photo de Rafale. Le Mirage, c’est l’avion flou que l’on voit sur le côté. Avouez qu’on aurait pu trouver mieux. Pourtant des images de Mirage le web n’en manque pas ! Mais non, la flemme sans doute et l’absence de vérification et de relecture.

Ça ressemble ? Ok, ça passe, le quidam n’y verra rien. Vraiment ? Perdu !!

Faut-il toujours illustrer une information ? Et si on faisait plutôt prévaloir le principe « quand on ne connaît pas on ne dit rien » ?

 Droit dans mes bottes.

Certes l’aviation est un domaine technique mais on peut étendre à bien d’autres sujets. Prenez le monde juridique par exemple. Toutes les rédactions ou presque ont un spécialiste des affaires pénales et judiciaires. Mais le droit est un domaine complexe dans lequel un mot pour un autre crée vite un contresens.

Ainsi, la « cour européenne de justice » n’existe pas, désolé. Soit on parle de la Cour européenne des droits de l’homme, soit de la Cour de justice de l’Union européenne. Elles appartiennent à deux institutions distinctes, l’Union européenne d’un côté, le Conseil de l’Europe de l’autre. De même, combien de fois a-t-on entendu « meurtrier présumé » dans telle ou telle affaire. La présomption n’est-elle pas d’abord celle de l’innocence ?

Calcul mental ?

Mais peut-être est-on là encore sur un domaine pointu. Alors revenons aux basiques. Les maths, tiens. Comme à l’école. Pour représenter des proportions sur un disque, normalement on prend comme base 100 % = la totalité. Donc 48 % devrait représenter moins de la moitié. Pour tout le monde c’est évident….. sauf chez BFMTV lorsqu’il s’agit de parler de la grève SNCF (25 avril 2018) :

 

 

 

Du désamour à la haine entretenue

La défiance à l’égard des médias tient aussi à des raisons propres à leurs détracteurs.

D’abord parce que ces détracteurs ne sont pas journalistes eux-mêmes. Ce sont des militants politiques qui ont créé leur blog, leur site ou leur chaîne youtube afin de diffuser leurs idées. Rien de plus facile de nos jours. Dès lors, pourquoi ne pas en profiter pour obtenir ce fameux « quart d’heure de célébrité » voire plus.

La plupart appartiennent à l’extrême gauche ou à l’extrême droite.

Qu’il s’agisse d’Égalité et réconciliation (le site du négationniste Alain Soral), Dreuz, ou d’autres, les auteurs de ces pages ont un point commun : ce ne sont pas des journalistes. Ils ne cherchent pas la vérité mais simplement à répandre leurs idées en sélectionnant minutieusement les faits qui les arrangent, quitte à les détourner parfois.

Quel est leur discours à l’égard des médias ? Il est simple voire simpliste. Les médias dits traditionnels cacheraient sciemment la vérité et/ou déformeraient certains faits pour ne pas effrayer le lecteur.

Mais de quelle vérité , de quels faits parle-t-on ?

Si on jette un œil à ces sites on se rend compte assez vite que la rhétorique tourne, en boucle autour de deux ou trois thèmes : l’immigration massive, si possible musulmane, et la corruption du pouvoir, réducteur des libertés, sans oublier l’Union Européenne responsable de tant de maux.

En somme, si l’on tente de synthétiser, ces militants reprochent aux journalistes de ne pas relayer leurs idées.

C’est exactement ce que dit Jean-Luc Mélenchon après chacun de ses passages télé, notamment sur le service public. L’émission politique, sur France2 ? « Faut pas y aller leur but est de montrer les similitudes avec Marine Le Pen ». Et il va même plus loin « La haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine. Il faut combattre ce parti médiatique…. » explique-t-il sur son blog.

 

Mélenchon ne démontre pas plus que Philippe Bilger ce qu’il affirme. Il se contente de développer ses idées comme s’il s’agissait d’une cause entendue. Or la revue de presse proposée plus haut montre qu’il n’y a pas de parti médiatique. Les journaux ont chacun leur approche des choses et des événements.

Simplement, les idées des insoumis, parce qu’elles se situent à l’extrême gauche, ne sont pas aujourd’hui majoritaires dans le pays. A l’extrême droite c’est pareil. Parce qu’il s’agit d’idées extrêmes elles demeurent minoritaires. Et c’est cela qui est reproché aux médias, parce qu’il est plus facile de reporter la faute sur un acteur extérieur que de balayer devant sa porte.

Ensuite, nous parlons ici de partis qui se positionnent comme « anti-système ». Les médias, donc les journalistes faisant partie de ce système. En conséquence, mettre tous les médias et tous les journalistes dans le même panier et sous une même bannière les arrange. Cela sert leur dialectique. Il y ont tout intérêt.

Circulez, n’entrez pas dans le détail, on vous dit qu’ils pensent tous pareil !

Non, c’est juste certains ne pensent pas comme vous….. Et en fonction du « vous » ce ne sont pas les mêmes ! Vous me suivez ? Du coup, puisqu’Internet permet à tout le monde de créer un site, un blog, une chaîne Youtube, se sont créés des médias partisans.

A l’extrême droite, on trouve TV Libertés, créé par des militants FN, dont un de ses anciens cadres, Jean-Yves Le Gallou tient une émission…. sur les médias. Bizarrement Marine Le Pen s’y exprime en souriant et ne fait aucun reproche à cette webtv…

A droite, on trouve La France Libre, créée, entre autres, par Gilles-William Goldnadel, un avocat de droite, et où Mike Borowski, royaliste et éditeur de fake news bien connu par son blog « La gauche m’a tuer » a pu retrouver un espace d’expression.

A gauche, Le Média, créé par des amis de Jean-Luc Mélenchon, dont le psychanaliste Gérard Miller,  trotskyste de toujours et auteur de documentaires tv. Mais on trouve aussi Canal LFI, le canal officiel des « insoumis ». Et j’en oublie sûrement.

Le point commun à tous ces médias ? Ils ont été fondés par des militants et sont sur Internet. Parce qu’Internet permet de tout dire sans contradicteur. On va s’exprimer chez les amis parce qu’au moins ils pensent pareil[2].

Cela signifie, en creux que ceux qui ne pensent pas comme eux ne sont pas dignes de la même considération. « Tu ne penses pas comme moi, donc je te disqualifie ». Très pratique, mais peu crédible.

La Présidente du FN a dit à plusieurs reprises combien Internet était pour elle le média à privilégier . A cet égard, RTL a rapporté des propos édifiants tenus en meeting durant la campagne présidentielle 2017, lorsqu’elle se félicitait que les gens se soient tournés vers Internet car « Internet c’est là que tout se sait, là que tout se dit sans censure et sans contrôle. »

Sans contrôle, le mot est lâché. Au FN on privilégie Internet parce qu’on peut y affirmer tout et n’importe quoi sans barrières et sans vérification. Fascinant, non ?

C’était sans compter sur les différents sites et groupes facebook de fact checking qui existent aujourd’hui et démontent souvent des affirmations de militants du parti à la flamme.

Au fond, le métier de journaliste c’est quoi, face au politique ? C’est questionner son discours, mettre en évidence d’éventuelles contradictions ou inexactitudes, éclaircir les points qui restent flous, voire pas expliqués du tout. Ce n’est pas abonder dans son sens (même si certains le font) et dire oui à tout. Pour cela il y a les militants. Les rôles sont bien différents.

Que chacun puisse s’exprimer,  FN, LFI, LCR et les autres, est essentiel à notre démocratie. Mais la démocratie nécessite un débat d’idées, non une parole politique sans limites, sans contrôle. A l’ère de l’information à la seconde près, il est essentiel de rechercher la vérité des faits, sans s’arrêter au titre d’un article ou à un appel un peu trop pressant à l’indignation ou à la solidarité.

Cela signifie qu’il faut parfois penser contre soi-même et ce n’est pas chose évidente.

Décalex

 

 

 

 

Publié le mardi 12 juin 2018 à 18:31, modifications mardi 12 juin 2018 à 16:26

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