Culture

Syrien torturé, l’art le sauve des souvenirs qui le hantent

Najah Al-Bukai, artiste Syrien aux productions terrifiantes de réalisme se livre sur son expérience de la guerre civile et sur la manière dont l’art l’a sauvé.

Najah Al-Bukai est un artiste Syrien, exerçant et enseignant depuis de nombreuses années, notamment à l’université de Damas. Aujourd’hui, l’artiste est installé en France, dans le petit village de Fontenay-le-Comte.

Avant la guerre, il était un artiste accompli dans son pays. Son plus grand atout était sa mémoire photographique, lui permettant de recréer picturalement des scènes entrevues plusieurs jours, mois, ou même années auparavant. Cet atout est rapidement devenu son plus grand ennemi après le début de la guerre. Jours après jours, sa mémoire emmagasinait des éléments de plus en plus violents. Ces images pouvaient alors surgir à n’importe quel moment, ajoutant à la violence déjà subie.

Un engagement pour la liberté.

Al-Bukai s’est retrouvé emprisonné durant la guerre civile Syrienne pour sa participation aux protestations en faveurs des droits de l’homme et de la démocratie. Son expérience à été similaire à beaucoup d’autres activistes syriens, à ceci près qu’il a survécu. En 2012, il s’est retrouvé incarcéré pendant un mois, et en 2014 pour 11 mois. Chaque fois pour un motif allant de simple opposition jusqu’à l’accuser de trahison contre sa nation. Chaque fois, sa famille devait réunir de plus en plus d’argent afin de le libérer.

Les tortures qu’il a subit sont les pires jamais référencées à ce jour. Une chercheuse pour les droits de l’homme atteste n’avoir jamais rencontré de méthodes aussi atroces que celles employées par les services secrets Syriens. Al-Bukai affirme se souvenir encore de l’odeur de la chair pourrie, des cris des autres prisonniers. Ce qui l’a choqué c’est comment, d’une façon horrible, lui et les autres s’y sont habitués. Ce qui l’a fait tenir, c’est l’amour de la vie, de sa famille, et de son art.

Tout le temps où je me trouvais en enfer, j’essayais de ne pas voir les cauchemars. A la place, je me forçais à voir de beaux rêves

Un art salvateur

Sa captivité l’a rendu témoin de beaucoup de choses. Des scènes dont il se serait bien passé mais qui se retrouvent à jamais gravées dans son esprit. Sa solution a été de les transposer sur papier. De cette manière, il pouvait les extraire de ses pensées. Graver l’horreur sur le papier afin de s’extirper de l’atrocité, d’arracher l’insoutenable hors de sa tête. Aujourd’hui, c’est dans un carton que se trouvent compilés les dizaines de dessins qu’il a réalisé. Chaque dessin est l’expression d’une scène d’horreur.

La transposition sur papier était le seul moyen pour lui de gérer ses événements traumatisants. Pour cause, on trouve des scènes impensables. Par exemple, deux hommes en sous-vêtements, des détenus, transportant un cadavre en direction d’un camion rempli de corps empilés. Les exemples s’accumulent mais ne se confondent pas.
Ses dessins transpirent d’un réalisme que l’imagination ne peut concurrencer. La noirceur est profonde, agressive, reflet d’un vécu qui ne peut pas ne pas laisser de traces. L’artiste exerce, le regard porté vers l’avenir et confronté aux traces de son passé, aux cicatrices encore présentes sur ses mains.

L’art lui a offert une échappatoire mentale lui permettant d’éviter les traumatismes et les répercussions psychologiques de ce qu’il a vécu. D’après certains spécialistes, il passe outre la plupart des séquelles normalement engendrées par ce genre d’expériences, et ce grâce à l’art. Al-Bukai affirme même que ses productions ont été une sorte de “thérapie personnelle” qui lui permettait d’évacuer, d’extérioriser.

La spécificité de ces créations artistiques d’un autre genre n’est pas sans rappeler le travail tout aussi profond et ancré dans une réalité parfois trop oubliée de Zoran Music. L’artiste Slovène a lui, survécu à l’Holocauste dont il fournit de nombreuses représentations.

Malgré tout, encore une fois, ces expériences sont uniques. Ce qui les rapproche, c’est leur volonté de se libérer d’un poids, et d’éveiller les consciences à ce que peut parfois être la réalité. Cette mission semble aujourd’hui nécessaire, à l’heure où la torture existe en quasi-secret et où l’une des puissances mondiales songe ouvertement à la restaurer.

Aujourd’hui, Al-Bukai sillonne la France, afin de s’exprimer et de partager le plus possible son histoire, afin que le silence ne triomphe pas et que ses productions ne soient pas incomprises.

Publié le mercredi 7 février 2018 à 12:37, modifications mercredi 7 février 2018 à 11:13

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