Culture

L’Académie de l’Opéra, une “école sup” de transmission artistique

À l’Opéra de Paris, on a coutume de dire que pour que le rideau se lève chaque soir, il faut réunir les talents de 100 métiers. Grâce à une académie créée en 2015 pour transmettre certains de ces arts menacés, le Brésilien Tulio Morais, 28 ans, est sur le point de réaliser son rêve: apprendre à confectionner un tutu.

Chaque année, une quarantaine de jeunes se forment entre autres à la confection de costumes, de perruques, à la tapisserie, mais aussi au chant et à la musique, au sein de l’institution qui fêtera en 2019 ses 350 ans.

Si d’autres opéras ont des ateliers lyriques ou de couture, l’Opéra de Paris – le plus grand d’Europe avec ses scènes de Bastille et Garnier – “est le seul au monde qui forme autant de métiers”, indique à l’AFP Myriam Mazouzi, directrice de l’Académie.

L’idée est de transmettre un savoir-faire potentiellement menacé à des professionnels déjà aguerris. “Dans certains secteurs, il y avait de vraies difficultés de recrutement”, assure la directrice.

Dans le “flou”, l’atelier de costumes de femmes au palais Garnier, Anne-Marie Legrand, costumière et tutrice de Tulio, promet au Brésilien qu’il fera bientôt son premier tutu pour “Le Lac des cygnes” en janvier. Elle lui enseigne l’élaboration d’un costume, du patron de gabarit aux essayages, en passant par la mise en volume.

Des costumes “intemporels”

Tout près, des dizaines de tutus blancs sont suspendus dans une salle historique appelée le “central”.

“Il n’y a pas beaucoup de gens à travers le monde qui savent” créer cette célèbre jupe en tulle emblématique du ballet, née à l’Opéra de Paris au XIXe siècle. “Il n’y a pas d’école”, selon Mme Legrand.

A l'atelier de perruques de l'Opéra de Paris, le 6 novembre 2018

(credit photo AFP) A l’atelier de perruques de l’Opéra de Paris, le 6 novembre 2018

D’après la directrice de l’Académie, Christian Lacroix affirmait que l’Opéra était le seul endroit au monde qui savait travailler le tulle.

Mme Legrand se souvient qu’à son entrée à l’Opéra il y a 36 ans, le tutu “était un savoir-faire jalousement gardé, transmis de couturière en couturière”. Une transmission que ne peut remplacer un “tuto” sur YouTube, selon elle.

“Il faut que quelqu’un vous guide” pour passer les fils de fronces qui resserrent le tutu ou les points de bagage qui disciplinent les couches de tulle.

“J’ai toujours rêvé de faire des vêtements intemporels”, confie Tulio, qui découvre de nouvelles techniques d’agrafage et de finition. Les collections du prêt-à-porter, “ça dure six mois. Un costume sur scène, c’est pour la vie”.

Dans un autre atelier, on enseigne un autre art très technique, la perruque. C’est là où Camille Laurent, une Strasbourgeoise de 20 ans, apprend à distinguer des coiffures de 1830 et de 1850.

“Quand je dis aux gens que je suis perruquière, ils me disent: vous êtes quoi?!”, s’esclaffe-t-elle.

Le violoniste Thibault Vieux et son élève Marin Lamacque le 6 novembre 2018 à l'Opéra Bastille à Paris

(credit photo AFP) Le violoniste Thibault Vieux et son élève Marin Lamacque le 6 novembre 2018 à l’Opéra Bastille à Paris

Sa tutrice Clothilde Loosveldt lui apprend à implanter un à un les cheveux avec un crochet, la mise en pli, le coiffage d’une “perruque à marteaux” ou des “salsifis” qui datent de Louis XIV. La confection d’une perruque peut prendre dix jours.

“Si le volume n’est pas bon, si le chignon n’est pas à la bonne hauteur (…) on peut vite passer d’une époque à une autre”, dit la perruquière qui travaille depuis 20 ans à l’Opéra.

“Expérience inestimable”

À Bastille, le violoniste Marin Lamacque, 24 ans et originaire de la région parisienne, répète une partition difficile de l’opéra “Simon Boccanegra” de Verdi, à l’affiche. Son tuteur Thibault Vieux lui dit tantôt de jouer plus long ou plus accentué.

En plus de travailler sur une production “en direct”, “on transmet des codes, des habitudes” propres à l’Opéra de Paris, explique M. Vieux. “Ici, on joue ‘Tosca’ comme ci, et ‘Carmen’ comme ça”.

“Très souvent les professeurs de nos professeurs ont travaillé avec les compositeurs”, selon le tuteur. Exemple: Les “Dialogues des Carmélites” créés à l’Opéra par Poulenc en 1956.

L'Américaine Jeanne Ireland s'entraîne avec sa tutrice Muriel Corradini le 6 novembre 2018 à l'Opéra Bastille à Paris

(credit photo AFP) L’Américaine Jeanne Ireland s’entraîne avec sa tutrice Muriel Corradini le 6 novembre 2018 à l’Opéra Bastille à Paris

Les académiciens, sélectionnés sur CV pour les métiers d’art et sur audition pour les chanteurs et les musiciens, sont en résidence de un à trois ans, avec un contrat de professionnalisation.

Le budget annuel de l’Académie (3,4 millions d’euros) est financé en grande partie par le mécénat et notamment la Fondation Bettencourt-Schueller.

Les jeunes de la promotion 2018 viennent du monde entier. Pour la mezzo-soprano américaine Jeanne Ireland, l’expérience a dépassé ses attentes. En deux ans, “je suis devenue l’artiste que je voulais être depuis huit ans”, assure la chanteuse de 29 ans, diplômée en opéra.

Jeanne a déjà eu la chance de chanter dans une production de la maison, “une expérience inestimable”. Elle côtoie aussi ses idoles qui viennent chanter à l’Opéra de Paris. “Quand je les vois durant les répétitions, je dois me pincer pour y croire”.

Publié le vendredi 23 novembre 2018 à 12:40, modifications vendredi 23 novembre 2018 à 14:46

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