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La Victime en Blu-ray : chantage et homosexualité dans les années 1960

Le climat autour de la question des relations entre deux personnes de même sexe n’était au beau fixe lors des années 1960.

Pour cause, après avoir été punies par la peine de mort jusqu’en 1836, elles ont été menacées par dix ans d’emprisonnement. L’affaire Oscar Wilde, auteur du Portrait de Dorian Gray, est probablement la plus emblématique de toutes à la fin du 19ème siècle. Si des luttes sont encore à mener afin d’aboutir à une égalité sans faille, La Victime est un long-métrage dont le spectateur parvient sans mal à saisir les avancées considérables réalisées depuis lors.

Le film sort dans les salles anglaises en 1961, et fut étonnamment – de par son sujet – acclamé par la critique. Bien qu’il décroche deux nominations aux BAFTA Awards et une pour le Lion d’or de la Mostra de Venise, les États-Unis se montrent frileux à l’idée de le diffuser sur le territoire et lui refusent une classification. Par conséquent, il n’est pas projeté. Six ans après, le Sexual Offences Act est adopté. Dès lors, la relation homosexuelle masculine entre deux hommes consentants de plus de 21 ans est dépénalisée dans le Pays de Galles et l’Angleterre. Plus d’une décennie d’attente sera nécessaire avant que cela s’étende à l’Irlande du Nord et à l’Écosse. À y réfléchir, cela date presque d’hier ! Mais avant d’avoir un impact sur la législation britannique et dans les représentations, un défi de taille a dû être relevé. Celui de constituer un casting.

Une distribution difficile à rassembler

En se lançant dans un projet promettant d’être fortement controversé, le réalisateur Basil Dearden ne pouvait s’attendre à caster aisément sa tête d’affiche. D’ailleurs, La Victime ne constituait pas son unique tentative d’élargir l’esprit de la population mondiale. Avec Opération Scotland Yard (1959), il s’attaque au racisme ambiant en prônant l’acceptation et la tolérance. Il est élu Meilleur Film Britannique à la cérémonie des BAFTA Awards en 1960. De telles initiatives méritent d’être reconnues, en particulier à une époque centrée sur la norme blanche et hétérosexuelle.

À l’idée d’être lié à une telle œuvre, écrite par Janet Green (Piège à minuit) et John McCormick (Frontière chinoise), les refus s’enchaînent et tous prennent leurs jambes à leur cou. Parmi les noms cités pour avoir décliné le rôle : James Mason (La mort aux trousses), et Stewart Granger (Scaramouche) dont l’homosexualité n’est plus supposée. Le cinéaste se tourne alors vers Dirk Bogarde qui accepte sans rechigner. Néanmoins, ce choix n’est pas sans risque pour sa carrière puisque l’acteur se tient au sommet de sa popularité. Il s’est notamment fait connaître avec Toubib or not toubib (1954), et l’adaptation du roman de Charles Dickens intitulée Sous la terreur (1958). Sa notoriété atteint même Hollywood grâce à sa participation à Le bal des adieux en 1960. Suite à son interprétation de Melville Farr dans La Victime, sa filmographie ne cesse de s’étoffer. Une véritable consécration pour le britannique qui a bel et bien fait pris la bonne décision en ne cédant pas à la pression sociale. En outre, bien qu’il ne l’ait jamais réellement abordé en public, Bogarde a vécu en couple avec Tony Forwood (Robin des Bois et ses joyeux compagnons) pendant de nombreuses années.

Mettre un visage sur sa femme fictive, Laura Farr, ne fut pas non plus évident. Le personnage est finalement attribué à Sylvia Syms, actrice s’étant récemment illustrée dans The Queen (2006) et Together (2018).

La Victime : une dénonciation du système britannique

Bien que le temps ne soit plus à la chasse aux sorcières durant la seconde partie du 20ième siècle, la population homosexuelle ne peut vivre sans se dissimuler, se réfugiant parfois derrière un mariage de convenance. C’est le cas du héros de La Victime, un avocat réputé qui tente de s’affranchir de son orientation. Mais tous ne se livrent pas à une telle union, préférant rester seul en taisant leur attirance jugée « contre nature ». Les plus compatissants et sensibles apprécieront étudier la psychologie des protagonistes, et questionneront leurs choix ainsi que leurs motivations. En prenant tous les facteurs disponibles en compte, ils se retrouveront tels les personnages : dans une impasse dont l’unique sortie de secours est constituée de sacrifices.

À l’ouverture du film, le public découvre un jeune homme prenant la fuite, dans un rythme de thriller presque Hitchcockien. Il ne cesse de quémander une aide financière à ses connaissances, lesquelles réagissent avec froideur et nervosité. Le but du dénommé Jack Barrett (Peter McEnery) est clair : il tente d’échapper à la police en cherchant à franchir les frontières du pays. Le garçon tente de contacter Melville Farr, mais celui-ci ne consent pas à échanger avec lui. Lorsque les forces de l’ordre mettent enfin la main sur lui, le motif de l’arrestation est révélé. Barrett s’est illégalement octroyé une somme d’argent conséquente. Pourtant, le détective (John Barrie) ne mord pas à l’hameçon. Selon lui, son interlocuteur est victime d’un terrible chantage. Le suspect se mure dans le silence avant de se donner la mort dans sa cellule.

Après avoir rassemblé des coupures de presse lui ayant appartenu, les enquêteurs remarquent qu’elles concernent tous l’avocat. Ce dernier est convoqué, et tous tentent d’éclaircir le mystère qui pèse sur l’affaire. La piste la plus évidente est, d’après le commissaire qui préférerait s’occuper de « véritables criminels », que le maître-chanteur aurait profité de l’orientation du désormais défunt. En effet, l’absence de protection induite par la loi met les homosexuels dans une situation délicate. S’ils dénoncent leurs ennemis, ils risquent eux-mêmes d’être accusés et se retrouveront pris dans un scandale médiatique. N’est-il pas plus simple de payer le silence de ces personnes malhonnêtes ? Encore faut-il en avoir les moyens, et est-ce la meilleure solution ? Ce dilemme se posera rapidement au protagoniste lorsqu’il découvre une photographie compromettante le mettant en scène, lui et Jack Barrett. Doit-il céder au chantage en payant pour avoir les négatifs, ou détruit-il sa carrière et sa réputation pour mettre un terme à cette escroquerie ?

La relation entre Melville Farr et Laura est un atout de La Victime. S’il se montre dévoué et aimant, elle prouve être un soutien sans faille envers lui, malgré la position brinquebalante qu’elle occupe. La femme préfère aller à l’encontre des conseils de son frère, optant pour protéger celui avec qui elle partage sa vie depuis longtemps. La dernière scène qu’ils partagent est un beau moment d’émotion et de sentiments bruts. L’instant confrontant le héros à son secrétaire est tout aussi admirable et touchante. En réaction à la relation homosexuelle de son patron, l’homme vieillissant confie que « je crois en votre intégrité depuis dix ans, monsieur. Je ne vois aucune raison de remettre cela en question aujourd’hui ». Les prestations des acteurs sont justes et sobres, dénuée de surenchère. Bien joué.

En parallèle aux termes péjoratifs utilisés par les personnages homophobes tels que « inverti » et « anormal », « homosexuel » est ici utilisé pour la première fois dans le cinéma classique britannique. Le long-métrage de Basil Dearden, d’une durée de 100 minutes, présente également des gays non-efféminés, loin du stéréotype encore très populaire et propagé par les médias. En outre, aucune image explicite n’est délivrée (même la photographie n’est jamais montrée, si ce n’est grâce à la transparence du support suivant la lumière !), et les deux amants ne partagent pas la moindre scène. Approche frustrante pour certains, intéressante pour d’autres.

En référence au titre, la dernière question qui se pose est : qui sont les victimes ? Les homosexuels bien entendu, mais qu’en est-il des homophobes ? Peut-on les inclure ? Ne sont-ils pas eux-mêmes prisonniers de leur carcan, de leur peur face à la différence ? Alors que les gays sont réprimés par la loi, ne le sont-ils pas, eux, par leur propre étroitesse d’esprit ? C’est du moins ce que semble défendre l’équipe à travers le scénario.

Les éditions commercialisées

À l’exception de la Grande-Bretagne où il est disponible depuis 2014, le Blu-ray de La Victime se fait désirer partout dans le monde. La France est donc particulièrement chanceuse puisque l’éditeur Elephant Films en a acquis les droits de distributions. Ainsi, la galette bleue et le DVD sont disponibles depuis le 2 avril 2018. Il n’existe pas d’édition collector, mais impossible de jouer les rabat-joie dans un tel contexte !

De gauche à droite : DVD, Blu-ray + DVD

Test Vidéo/Audio

Le master utilisé pour le disque propose le format d’image original, soit en 1.66:1. L’absence de recadrage 16/9 est un plus, puisque chaque œuvre devrait être présentée telle qu’elle a été composée. L’image propose de belles nuances de gris, et des contrastes saisissants, rendant hommage au travail du directeur de photographie Otto Heller (Le voyeur). Ce jeu d’ombre et lumière est maîtrisé, mais une apparence trop digitale est à déplorer. Effectivement, le grain est anormalement peu présent pour un film de cette période. Sans nul doute que du DNR (Réduction de Grain Numérique) a été appliqué. La Victime demeure agréable à l’œil, mais cette utilisation nuit à la précision de la prestation visuelle puisqu’elle emporte avec elle les détails les plus fins, résultant à une apparence parfois trop lisse. Cette présentation est dénuée d’égratignures, de taches et débris, et est à des années lumières de la qualité jusqu’ici disponible. À noter que deux plans semblent provenir d’une source différente, voire d’un agrandissement d’une version plus ancienne.

Tandis que la piste audio du Blu-ray anglais semble être en simple Dolby Digital 2.0, celle de son homologue français est encodée en DTS-HD 2.0. Le mix fait ce qu’il peut étant donné l’âge avancé du matériel, et le spectateur s’immerge sans mal dans l’ambiance des années 1960. Les dialogues sont compréhensibles, et l’audio est sans bavure spécifique. Il n’existe pas de doublage français, les sous-titres sont donc imposés.

Test Bonus

Difficile de savoir ce qui est exploitable étant donné que La Victime a près de 60 ans. Les commentaires audios n’étaient pas de mise, et les scènes coupées ne sont peut-être pas conservées ou sont dans un mauvais état. Plusieurs galeries d’images du Blu-ray distribué en UK n’ont pas trouvé leur chemin, mais ont été « échangés » contre un supplément exclusif.

  • Le film par Eddy Moine (13:57 min) : à travers un récit, Eddy Moine relate le contexte historique dans lequel a été produit La Victime. Il mentionne le rapport Woolfenden qui n’a pas été voté au Parlement en 1957, et la représentation négative des homosexuels dans le cinéma jusqu’à l’arrivée du western Le Cavalier noir en 1961. L’homme revient ensuite sur les difficultés rencontrées par la production, ainsi que sur la sortie difficile de l’œuvre cinématographique classée X en Grande-Bretagne et ses 28 000 entrées en France. Selon lui, La Victime brise « la barrière de silence et d’hypocrisie en Angleterre ».
  • Discussion avec Dirk Bogarde (28:33 min) : cet entretien a été réalisé en 1961, à la sortie du film. L’image est « dans son jus », soit vieillotte et à la propreté très discutable. Cela étant dit, cet aspect lui confère un charme nostalgique approprié. L’acteur revient sur les six films de sa carrière qui l’ont le plus marqué parmi les 35 à laquelle il avait déjà participé. Des extraits de ces derniers viennent ponctuer le supplément. L’homme aborde des thèmes plus personnels, à l’instar de son apparence physique et de ses fréquentations. Il émet aussi une analyse intéressante et pertinente de l’évolution des fréquentations des salles de cinémas, ainsi que des centres d’intérêts d’un public jeune de plus en plus curieux. D’après lui, Melville Farr est un « rôle merveilleux », mais on regrettera que l’interviewer ne s’arrête pas davantage sur La Victime.
  • Bandes annonces : toutes sont précédées d’un avertissement d’Elephant Films, indiquant qu’il s’agit de la qualité d’époque et n’est donc, par conséquent, pas représentatif des versions éditées sur disque. Au nombre de six, elles présentent : Meurtre sans faire-part (1:30 min), Tuer n’est pas jouer (1:46 min), La Victime (2:28 min), Pour toi, j’ai tué (2 :42 min), À fleur de peau (2:23 min), et Espions sur la Tamise (2:23 min).
  • Galerie photos (2 :16) : chapitrée, il est donc possible de laisser les photographies défiler ou de gérer manuellement. Toutes sont de bonne qualité.
  • Crédits : remerciements et liste des partenaires et contributeurs.

Cet article a été vu pour la premiere fois sur Cineserie.com

Publié le dimanche 6 mai 2018 à 18:40, modifications mercredi 9 mai 2018 à 10:09

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