Société

Pour cet universitaire américain, nous ne sauverons pas la planète en restant dans le système qui l’a détruite

Pour Raj Patel, seul un mouvement social de grande ampleur pourra nous permettre de sortir d’un système voué à s’autodétruire rapidement, et avec lui notre planète.

Dans son nouveau livre Comment notre monde est devenu cheap publié chez Flammarion en 2018, l’universitaire américain Raj Patel défend la thèse selon laquelle le capitalisme est responsable des désastres écologiques et humains que connaît notre planète. D’après lui, il triomphe tout de même par sa capacité à mettre “la nature au travail”. Ce faisant, il rend de nombreux aspects de notre vie “cheap”, alors qu’ils étaient considérés comme sacrés dans les civilisations précédentes. Il cite ainsi 7 grands domaines contaminés par notre système économique : la nature, l’argent, le travail, le “care”, l’alimentation, l’énergie et nos vies.

Sommes-nous dans l’ère du “capitalocène” ?

De plus en plus d’experts décrivent notre période comme celle de l’Anthropocène, une véritable ère géologique gouvernée par les humains depuis que leur présence façonne l’ensemble du territoire terrestre. Mais pour Raj Patel, il faudrait davantage parler de capitalocène. Pour lui, on évite d’évoquer le véritable problème en réduisant le désastre écologique actuel à un phénomène purement “humain”. Il cite en effet les nombreuses tribus aborigènes qui effectuent un travail remarquable pour la biodiversité et la sauvegarde de l’environnement.

Il s’agit en effet bien plus d’un problème de civilisation, fondé sur un rapport à la nature très malsain, qui provient lui-même de la doctrine capitaliste, d’où l’emploi du terme “capitalocène”. Et d’après Patel, le capitalisme se rend responsable de ces problèmes en se comportant de façon irresponsable dans 7 grands domaines, qui sont souvent exploités, sous-payés, ou laissés au dépourvu.

Il s’agit en effet de la nature, l’argent, le travail, le “care”, l’alimentation, de l’énergie et de nos vies, que l’universitaire qualifie de “cheap” dans notre système actuel. Pour étayer cet argument, il prend l’exemple des nuggets de poulet de McDonald’s, dont le prix est assez faible aux Etats-Unis. Si cela est possible, c’est parce que le système qui les produit repose sur l’exploitation d’une nature “cheap” qui prend le poulet sauvage pour en faire une machine à viande. Pour cela, on doit employer des ouvriers sous-payés et travaillant souvent dans des conditions déplorables (c’est le travail “cheap”), qui, une fois le corps et l’âme brisée, doivent trouver un soutien auprès de leur communauté. Souvent, ce sont d’ailleurs les femmes qui en prennent soin : c’est le “cheap care”. Mais les poulets sont eux-mêmes nourris avec de la nourriture “cheap” produite en masse avec des pesticides et autres herbicides néfastes, tandis que les abattoirs fonctionnent avec une énergie “cheap” obtenue grâce à des matières fossiles. L’agent “cheap” permet également de faire tourner l’ensemble du système, car les entreprises ont besoin de taux d’intérêt bas pour investir, ce que leur garantissent souvent les banques centrales. On obtient finalement un mode de vie entièrement “cheap”.

Le capitalisme est né pendant la colonisation

On a longtemps affirmé que le capitalisme était né au moment de la première révolution industrielle au XVIIIème siècle. Mais pour Raj Patel, il faut faire remonter son origine au XIVème siècle, siècle à partir duquel des philosophes comme Descartes ont théorisé la séparation entre nature et société. Et cela s’est matérialisé par la colonisation portugaise et espagnole, qui a donné naissance à un système d’exploitation basé sur un pillage des ressources naturelles et humaines des sociétés primitives américaines, utilisées pour enrichir les sociétés “civilisées” d’Occident.

Le capitalisme est une véritable “écologie-monde”, un système qui entend régir tous les rapports de l’homme avec son environnement. Il crée ainsi des rapports sociaux et des comportements nouveaux. Patel prend ainsi l’exemple de ses étudiants à l’université d’Austin au Texas. Quand il leur dit que nous n’avons que jusqu’à 2030 pour parvenir à une société neutre en carbone si nous voulons éviter la fin du monde, il s’étonne de leur désespoir face à l’ampleur de la tâche à accomplir et aux habitudes à changer. Le succès du capitalisme consiste donc à nous avoir implanté dans l’esprit l’idée selon laquelle il n’y a pas d’autre alternative possible. Pourtant, elles existent, et sont aujourd’hui incarnées par les nations indigènes.

Mais s’il y a bien une forme de progrès dans laquelle Raj Patel ne croit pas, c’est la technologie. En effet, il affirme avoir du mal à comprendre la fascination de notre société pour un entrepreneur comme Elon Musk, qui reproduit à travers ses entreprises comme Tesla les mêmes mécanismes “cheap” que l’on retrouve ailleurs. En outre, faire reposer l’avenir de nos sociétés sur des figures quasi messianiques comme Musk est un moyen de refuser de voir que seule la responsabilité individuelle de chacun pourra changer profondément les choses. 

“Changer de système de passera pas par votre caddie”

Pour l’universitaire américain, il est illusoire de penser que l’on pourra changer le système en se mettant seulement à trier nos déchets ou à consommer bio. Cela peut en effet avoir un impact positif, mais tout miser là-dessus revient à éluder l’ampleur du problème, qui réside dans notre organisation sociale globale. Seule une mobilisation importante et forte pourra transformer les choses.

Personne n’est allé faire les courses de façon responsable pour mettre un terme à l’esclavage ! Personne n’est sorti de chez lui pour acheter de bons produits afin que les femmes obtiennent le droit de vote ! Tout cela dépasse le niveau des consommateurs.

Il faut donc passer à une véritable “révolution” : c’est le constat final de l’auteur, qui plaide pour un changement avant qu’il ne soit trop tard. Si ce n’est pas nous qui le choisissons, la guerre, les cataclysmes climatiques et autres réjouissances entraînerons irrémédiablement la fin de notre système. Ce fut par exemple le cas du féodalisme, qui est mort dans des circonstances de changement climatiques et d’épidémies extrêmement grave comme la peste noire.

Pour Raj Patel, l’agro-écologie, fondée sur une culture des sols respectueuse de l’environnement et harmonieuse, à l’opposé du productivisme de notre société, peut s’affirmer comme une solution saine à notre problème. On peut toutefois déplorer que sur les 250 pages que compte le livre de l’universitaire, seules une dizaine soient consacrées aux solutions. Mais celui-ci se défend en affirmant qu’il ne s’agit pas de son rôle de théoricien. Sa vocation est de fournir un cadre de réflexion aux mouvements sociaux, qu’il soutient activement par ailleurs dans la société civile.

Publié le lundi 17 septembre 2018 à 11:36, modifications lundi 17 septembre 2018 à 8:58

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