Société

Loi contre les Fake news : Pourquoi c’est (d’abord) à chacun d’agir !!

Avertissement : cet article est basé sur le texte de la proposition de loi, tel que déposé auprès de l’Assemblée Nationale. Il ne préjuge pas des modifications qui interviendront au cours des débats.

Annoncé début 2018, la proposition de loi contre les fake news, sera débattue au mois de juin.

Mais la loi ne règlera pas tout. Non pas parce que ce n’est pas voulu, mais parce que toute norme juridique est, par nature imparfaite. Et nous verrons que les limites que pose le projet sont particulièrement restrictives.

Ensuite, il s’agit essentiellement de réguler un comportement humain. En effet, une étude de la très sérieuse la revue américaine Science  a démontré que les fake se propagent plus vite que les vraies à cause du comportement humain :

false news still spread farther, faster, deeper, and more broadly than the truth in all categories of information

L’origine principale du problème se situe donc, comme dit l’expression « entre la chaise et le clavier ».

Enfin comme toute loi, il est très probable que certains la contournent voire la violente directement ; nous verrons comment.

Limitation à la période électorale.

L’une des caractéristiques du texte, est de se limiter à la période pré-électorale puis électorale. C’est à dire à compter du décret de convocation des électeurs, jusqu’à la fin des opérations de vote, après le second tour. (Cf. article 1er, alinéa 9 de la proposition de loi). Or cette période est particulièrement courte.  Dans une année électorale cela représente environ 6 mois.

Or, avec l’accélération du temps dans nos sociétés, la plupart des campagnes se préparent quasiment un an à l’avance. Les élections européennes de l’an prochain sont déjà dans nombre de têtes politiques.

D’autre part, des fake news, il en pleut toute l’année, y compris les années sans élections. Tout évènement dont peut découler une réaction émotionnelle est exploité en ce sens. Il n’y a qu’à voir toutes celles publiées depuis le début 2018. Le meilleur exemple étant cette image de propagande à propos du terroriste de Trèbes.

Le démontage (on dit « débunkage » dans le jargon) se trouve ici :

Ensuite, dans l’état actuel des choses, seules les élections nationales (présidentielle, législatives) et européennes semblent prises en compte. Comme si les élections locales ne pouvaient pas être le théâtre de campagnes de désinformation ?

Pourquoi écarter ainsi toute une partie du problème alors que le nombre de sites de désinformation à caractère régional voire très local ne cesse de croître ?

En voici une liste non exhaustive :

 

Site WebLien
Breizataohttp://breizatao.com
Breizh infoshttps://www.breizh-info.com/notre-redaction-nos-contributeurs
Info bordeauxhttp://www.infos-bordeaux.fr
Paris Voxhttps://www.parisvox.info
Lengadoc infoshttps://www.lengadoc-info.com/sommes/
Alsace actuhttps://alsace-actu.com
Info Toulousehttp://infos-toulouse.fr

 

A titre d’exemple, revenons sur cette histoire de Mosquée à Nantes, soit-disant inaugurée en catimini pendant que la France  avait les yeux rivés vers Notre Dame des Landes :

En septembre 2017, est publié sur Facebook un post dénonçant la construction d’une mosquée à Nantes. Le texte (repris ici ) insiste sur deux aspects : le caractère apparemment belliqueux du nom choisi ; la concomitance avec les troubles à Notre Dame des Landes, censés être attisés pour masquer l’inauguration de ladite mosquée.

Or les deux sont faux. Complètement.

As Salam, en arabe, c’est « La paix ». Tout court. Nulle mention de sabre ni de cou. Quel que soit le dictionnaire choisi.

Ensuite, la mosquée en question a été inaugurée en….2012 !

Imaginez maintenant une telle nouvelle tombant pendant les élections municipales. Qu’en sera-t-il?

Le Sénat, qui représente les collectivités territoriales, rétablira peut être cette grosse lacune. Ou pas.

Le juge compétent

Cela permet de questionner un autre aspect du texte : la compétence juridictionnelle. Je cite les motifs de la proposition :

Compte tenu du caractère national de l’écho donné à la diffusion massive des fausses informations objet de la présente mesure, il est prévu de donner compétence exclusive au tribunal de grande instance de Paris pour connaître de ces actions, cette compétence étant fixée par un décret auquel il est renvoyé.

 Peut-on sérieusement penser que seul ce tribunal pourrait connaître des nombreuses actions en référé qui ne manqueront pas d’être introduites dans nos plus de 36 000 communes?

Ne pourrait-on pas tranférer la compétence juridictionnelle au juge des référés du Tribunal de Grande Instance le plus proche du lieu concerné?  Ceci, afin de respecter le délai proposé de 48H pour qu’un juge se prononce.

Un aspect impossible à traiter par la loi : la diffusion par mail.

En ce moment, la lutte contre les fausses nouvelles s’oriente principalement vers les réseaux sociaux. C’est logique pour deux raisons. C’est effectivement là que la recherche d’audience est la plus lucrative, au sens symbolique (likes) autant que financier. Et ensuite c’est le moyen de diffusion qui marque le plus durablement les esprits.

Mais la fourberie ne se limite pas là et beaucoup d’internautes continuent de recevoir, par mail, des fake news et autres incitations au soutien, au don, ou à l’indignation.

Or le mail, je ne vous fais pas un dessin, est couvert par le secret de la correspondance privée. Personne ne peut y intervenir sans votre consentement. Le courrier électronique a ceci de différent qu’il met chacun devant sa responsabilité. Ce n’est pas juste un truc sur lequel on est tombé en surfant. Non. C’est un cadeau (empoisonné) livré à domicile à n’importe quelle heure.  L‘expéditeur originel est en général inconnu et l’expéditeur qui vous l’envoie, parfaitement connu, lui.  A ceci près qu’un message privé relayé par un ami, on y fait plus facilement confiance. Pas de commentaire d’autres amis pour dire « attention » ;  pas de signalement à l’administrateur, pas de mise en garde sur la source. Chacun, selon sa sensibilité, et seul face à son écran, est alors libre de relayer ou non. Dans bien des cas, le fait que cela vienne d’un ami peut faire baisser la garde, et on transmet. C’est comme cela que bien des hoax tournent en boucle sur le net depuis plusieurs années .

Le plus connu que j’aie reçu à ce jour concernait le prétendu excédent de la sécurité sociale (cf https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/deux-minutes-faux-semblants-et-191094).

C’est comme dans le film « Gravity » avec les débris spatiaux, cela revient régulièrement.

L’exception parodique

Dans cet univers, il y a aussi les journaux parodiques, que la loi épargne bien heureusement. Eux aussi diffusent de faux articles. Toute la différence c’est qu’il s’agit d’une démarche assumée, voire revendiquée. L’idée sous-jacente n’est pas d’induire le lecteur en erreur ni de le faire adhérer à telle idée, mais de critiquer notre monde avec un regard parfois grinçant, souvent humoristique.

Ainsi, lorsque le Gorafi annonce que la Maire de Paris va limiter la vitesse des auto-tamponneuses à 2 km/h , ou bien que Daesh a revendiqué l’explosion d’une ampoule dans un café du Sud de la France, personne n’y croit plus de 10 secondes. Mais le but n’est pas là ; il s’agit simplement de divertir.

Reste que certains se font avoir et prennent le tout au sérieux. Dommage. Entre la caricature et l’intention de nuire, il y a donc un fossé à ne pas franchir afin d’éviter de dangereux amalgames.

Chacun doit donc cultiver son esprit critique. Et ce d’autant plus que certains producteurs de fake news ont désormais leur application mobile. Ils vous livrent non plus à domicile mais directement dans votre poche ! Tout le monde voulant son quart d’heure de célébrité, peut désormais avoir sa webtv, ou presque, avec application à la clé !

Comment faire ?

Une des critiques à cette loi, formulée notamment par le Syndicat national des Journalistes (avant même la publication du texte) est, en résumé, la suivante «  Comment un juge peut-il déterminer en moins de 48 heures si une info est vraie, alors qu’un reportage demande parfois des mois d’enquête » ? [(repris par la chaîne Russe RT (tiens tiens…) ]

A cela, il y a plusieurs réponses complémentaires.

Tout d’abord, la plupart des fake news aujourd’hui ne sont pas le fait de journalistes mais de militants politiques qui diffusent à grand renfort de raccourcis idéologiques et de complots faciles, des images, de petits textes, voire un simple commentaire même pas argumenté. Le but étant de faire appel à nos émotions, et non à la raison, et provoquer une réaction immédiate d’adhésion ou d’indignation, entraînant un partage, donc une diffusion massive. Cette loi n’est donc pas dirigée contre les journalistes.

Ensuite, même devant le juge des référés, il y a un exposé contradictoire de preuves de l’une et l’autre des parties. Ce n’est pas le juge tout seul qui va faire son enquête. Il s’appuie sur les documents produits par les uns et les autres. C’est à partir de cela qu’il se forge une opinion. Il n’y a donc aucune raison qu’une information correctement étayée et sourcée ne puisse être vérifiée.

Enfin, les internautes eux-même se sont organisés pour lutter contre les fausses informations. Des sites comme Hoaxbuster  ou  ou nos amis belges de Hoaxnet publient régulièrement des articles sur les fake qu’ils voient passer. Il existe par ailleurs un groupe sur Facebook : https://www.facebook.com/groups/9855771979

Or, il est frappant de voir comment une fausse information, d’où qu’elle vienne, est en général démontée en moins de 24 heures. Le plus souvent grâce à une simple recherche sur un moteur de recherche, et un peu d’esprit et de bon sens.

Dès lors, ce que des citoyens font en si peu de temps, pourquoi un juge et ses services ne pourraient-ils pas le faire en 48h ?

Si vous vous sentez perdus, nombre de sites internet ont publié des tuto très simples permettant de vérifier un article ou une image.

Exemples :

En résumé, et pour volontairement répéter une évidence :

La prochaine fois que quelque chose vous indigne, prenez ces deux minutes pour  :

Regarder la date ;
– Regarder l’auteur ( le vrai, pas la personne qui met ça sur son mur ou vous envoie un mail)
– Vous assurer que le contenu est réel, et correspond au titre.

Puisque nous sommes dans le domaine juridique, j’aime bien par principe que celui qui avance une information soit en mesure de la prouver lui-même, et non de laisser à ses adversaires le soin de prouver le contraire. La charge de la preuve est à celui qui affirme en premier !

Dernière remarque, si vous tombez sur un contenu illicite, vous pouvez le signaler ici :

https://www.internet-signalement.gouv.fr/PortailWeb/planets/Accueil!input.action

Décalex.

Citoyen engagé dans la lutte contre la désinformation.

PS : pour un aperçu du jeu russe et notamment de la chaîne RT dans la désinformation, vous pouvez regarder ce reportage d’Arte :

 

 

 

 

Publié le lundi 7 mai 2018 à 17:12, modifications mardi 22 mai 2018 à 10:54

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