Sci-Tech

Les nouvelles technologies diminuent fortement l’envie de lire, et ce n’est pas une bonne nouvelle

La chercheuse Maryanne Wolf revient sur les conséquences désastreuses de la lecture en diagonale à l’heure du digital.

Il y a déjà 11 ans, la chercheuse en neurosciences Maryanne Wolf évoquait la profonde modification de nos habitudes de lecture par les nouvelles technologies dans son livre Proust et le Calamar. Selon elle, ce phénomène a également un impact très important sur la façon dont nous pensons et concevons le monde. La professeur à l’UCLA revient aujourd’hui avec son nouvel ouvrage, Reader, comme home : the reading brain in a digital world.

Dans un entretien accordé au magazine Usbek et Rica, celle-ci évoque les conséquences désastreuses de la diminution du temps de “lecture profonde” dans nos vies, ces instants de concentration soutenue, libérée de toute distraction digitale. D’après la chercheuse, ce manque provoque une diminution grave de la pensée critique, de l’empathie et de la capacité à réfléchir à grande échelle. Pourtant, celle-ci ne préconise pas un arrêt total du numérique, mais propose au contraire un usage raisonné, qui doit nécessairement passer par une éducation raisonnée des nouvelles générations.

Des conséquences politiques profondes

Dans son livre, Maryanne Wolf considère que notre “cerveau-lecteur” est aujourd’hui en grand danger, notamment parmi les plus jeunes générations. Et les conséquences de ce déclin sur le plan politique sont très néfastes. En effet, ce changement systémique pourrait bientôt mettre en péril le fondement de nos démocraties, comme l’affirme également l’historien israélien Yuval Harari. Mais la chercheuse va encore plus loin en affirmant que cela pourrait également transformer “l’homme en tant qu’espèce.”

En effet, notre manière de traiter et d’enregistrer les informations à l’heure du digital est devenue très superficielle. La faute aux smartphones et aux réseaux sociaux, qui mettent systématiquement une grande quantité de contenus très simples et fondés sur des stimuli visuels immédiats et prosaïques. En nous évitant tout approfondissement, ces nouvelles technologies sont en train de façonner un nouveau type de cerveau sur une très grande échelle, moins concentré, plus superficiel et dissipé. 

Première conséquence de ce phénomène : une baisse de notre niveau d’empathie. En effet, d’après Maryanne Wolf, contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’empathie n’est pas seulement la faculté de ressentir ce que l’on perçoit chez les autres. Il s’agit d’abord d’un processus cognitif complexe, qui implique de faire l’effort de comprendre la réflexion formulée par quelqu’un d’autre. Or, cette capacité est fortement affectée par la baisse générale de notre niveau de concentration.

Cela signifie que nous sommes beaucoup plus vulnérables aux théories fallacieuses des démagogues et d’autant plus lorsque celles-ci sont partagées sur les réseaux sociaux. Et l’actuel développement des fake news se situe au cœur de cette dynamique. Notre cerveau est en effet de plus en plus attiré par des stimuli superficiels et spectaculaires, au détriment d’une véritable réflexion critique. De la même façon, nous sommes devenus paresseux au point de ne plus nous fier qu’à quelques sources très restreintes d’informations, et de les tenir pour absolument vraies. Là encore, les réseaux sociaux ont une part de responsabilité très importante, puisque leurs algorithmes sont conçus pour nous donner à voir des contenus en accord avec nos opinions préétablies (sûrement car cela permet aux publicitaires de vendre davantage de produits).

Lecture en diagonale vs. lecture profonde

Lorsque nous devons lire un texte imprimé, nous devons nous concentrer davantage pour deux raisons : d’abord parce qu’il n’est pas éphémère et ne disparaît pas aussitôt que nous scrollons, ensuite parce que son caractère concret et matériel nous incite à revenir en arrière, à faire des pauses pour approfondir un passage ou vérifier sa bonne compréhension. Au contraire, la nature même de l’écran nous incite à papillonner, et notamment à cause d’internet, qui regorge de publicités, et de contenus audiovisuels conçus pour attirer notre attention et nous distraire de la source d’information que nous cherchions à la base.

Sur le long terme, cette stimulation superficielle du cerveau affecte profondément notre capacité de concentration en diminuant ce que Maryanne Wolf appelle “l’attention ciblée” sur un seul contenu, propre à la lecture traditionnelle. La lecture profonde est donc un concept fondamental, qui conditionne de nombreuses autres facultés cognitives comme l’analyse critique ou l’empathie.

Ainsi, lorsque nous lisons en diagonale, nous sommes beaucoup plus crédules, et donc vulnérables aux contenus parfois erronées. Loin d’être un filtre fiable conçu pour nous faire absorber les bonnes informations, la lecture en diagonale nous habitue à rester sans cesse à la surface de ce que nous lisons, observons ou ressentons, sans jamais plonger en profondeur. Et ce n’est pas un hasard si nous sommes de plus en plus nombreux à abandonner la lecture traditionnelle, car notre cerveau n’est plus habitué à cet effort, après des journées passées devant son écran d’ordinateur ou de smartphone.

La solution passe par une éducation adaptée

Dans son livre, Maryanne Wolf affirme que la solution à ce problème réside dans une meilleure éducation à la lecture. Il faut en effet revenir au format papier pour apprendre à notre cerveau les bases de la lecture critique, tout en utilisant les acquis du digital dans un second temps. Il faut également toujours veiller à ménager du temps pour stimuler notre lecture profonde, même si notre travail nous oblige à rester longtemps derrière un écran.

La chercheuse déplore toutefois qu’il y ait si peu d’études sur ce sujet. Selon elle, la révolution digitale s’est très vite généralisée, peut-être même trop, et nous en payons aujourd’hui le prix, car notre cerveau n’est pas prêt à se réformer aussi vite. Les grandes entreprises technologiques n’ont pas pris en compte les dégâts considérables que causent les méthodes de design persuasifs, conçues pour pénétrer dans notre psyché et nous inciter à cliquer, quasiment malgré nous.

Mais la tendance ne semble pas être à un déclin du digital. Au contraire, les réseaux sociaux et les nouvelles technologies ne cessent d’augmenter leur emprise sur tous les aspects de nos vies. Si nous ne réagissons pas rapidement, il sera bientôt trop tard (si ce n’est pas déjà le cas).

Publié le dimanche 9 septembre 2018 à 10:06, modifications dimanche 9 septembre 2018 à 9:42

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