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Boko Haram : l’armée camerounaise accusée d’exécutions sommaires

Au Cameroun, une vidéo qui tourne sur les réseaux sociaux choque l’opinion depuis une semaine. On y voit deux femmes, ainsi que les enfants en bas âge qu’elles portent, être tous les quatre froidement exécutés. Tout porte à croire que les bourreaux sont des militaires du pays. Mais le gouvernement dément.

Malgré les avis de plusieurs analystes qui ont authentifié la vidéo, les autorités refusent d’y voir l’armée camerounaise.

Le contenu de la vidéo incriminant l’armée camerounaise

Les images sont apparues pour la première fois le 9 juillet.  Sous la forme d’une vidéo de presque trois minutes. Dans celle-ci, deux hommes armés conduisent de force deux femmes et leurs enfants respectifs dans la brousse. Plusieurs fois, l’un d’entre eux gifle une des mères en lui criant dessus.

Lève la calebasse qu’on te voit bien, toi, BH, tu vas mourir !

Crie-t-il à la première femme, tandis que ses coups pleuvent sur elle.

Cette dénomination, “BH”, est l’un des nombreux éléments constituant le faisceau d’indices qui pointe vers l’armée camerounaise. En effet, dans le pays, l’appellation “BH” désigne le groupe islamiste Boko Haram. De plus, la tenue militaire et la langue française qu’utilisent les protagonistes orientent vers l’armée camerounaise. Enfin, le paysage lui aussi ressemble de très près à celui de l’Extrême-Nord du pays . Or, c’est dans cette région que l’armée combat les terroristes de Boko Haram.

Les images semblent filmées depuis un smartphone. Un timbre masculin les commente, n’hésitant d’ailleurs pas à présenter les acteurs en présence. Ainsi, on apprend de la voix-off que ces femmes seraient des agents de Boko Haram qu’ils auraient capturés après un assaut. Les deux hommes sont, quant à eux, le caporal-chef Tsho-tsho et le 2e classe Cobra.

L’exécution sommaire des présumées terroristes

Avant d’être froidement exécutée, une des victimes se fait bander les yeux par un militaire. Capture d’écran de la vidéo.

Puis, la tension dans la vidéo monte. D’abord, elle prend un tournant particulièrement angoissant lorsque les présumés militaires entrainent les quatre personnes vers une petite colline. Ils leur ferment les yeux avec des bandes, puis les forcent à s’agenouiller. À la première femme, celle auparavant copieusement giflée, ils mettent un t-shirt sur la tête.

La petite fille près d’elle subit le même traitement. Ensuite, la deuxième  femme s’agenouille elle aussi, mais le bébé qu’elle porte reste attaché dans son dos. Une vingtaine de coups de feu partent alors, les fusillant de derrière. Lorsque les Kalachnikovs s’arrêtent, la caméra fait des gros plans sur tous les cadavres, y compris la dépouille du nourrisson.

L’opinion camerounaise en émoi

Les Camerounais, activistes comme simples civils, oscillent entre choc et colère.  À l’instar de Maximilienne Ngo Mbe, une militante des Droits de l’Homme qui somme la justice camerounaise d’intervenir.

C’est inacceptable dans un Etat de droit !

 s’insurge-t-elle sur RFI.

 Des enfants de 2 ans et 5 ans environ qui subissent au grand jour des actes de tortures, des femmes qui subissent des actes de tortures et qui sont après assassinées par 17 balles dans le crâne. Même si on est en guerre contre la secte Boko Haram – une guerre qui est légitime, le terrorisme ne doit pas venir imposer sa loi au Cameroun – mais ça ne peut pas donner à ce que les forces de sécurité deviennent des bourreaux.

Developpe-t-elle, soulignant le malaise de nombre de ses compatriotes.

Rejoignant l’indignation nationale, Maximilienne Ngo Mbe explique ce qu’elle attend des autorités camerounaises.

Là, je pense que c’est un pas qui a été franchi depuis qu’on est dans cette guerre-là et il est urgent que les autorités du Cameroun prennent des mesures adéquates. Que ces éléments soient arrêtés sans conditions et dans l’immédiat et qu’ils payent conformément à la loi, qu’on ouvre des enquêtes pour mettre la main sur ces éléments de forces de défense et qu’ils soient punis. 

Conclut-elle, profondément remontée.

Le gouvernement accuse les “fake news”

Issa Tchiroma Bakary, porte-parole du gouvernement, affirme que les autorités elles aussi partagent le choc qui secoue la Nation. Il déclare par ailleurs qu’une enquête en vue d’authentifier la vidéo est en cours. Cependant, mercredi dernier, il s’est tout de même fendu d’une allocution cherchant à classer ces images dans la catégorie des “fake news”.

A l’examen de cette vidéo, les hommes concernés arborent des uniformes bariolés, pour certains, de type forêt. Alors que le paysage et le relief indiquent clairement qu’on se trouve en zone sahelo-sahélienne. En pareilles circonstances, il est constant que les tenues de combat utilisées par l’armée camerounaises sont toujours de type sahéliennes. Par ailleurs, toujours au registre de la tenue vestimentaire comme identifiant des armées, les équipements individuels des militaires camerounais engagés dans la zone sont des équipements de combat conformes aux standards obligatoires de port de casques lourds, de gilets par balles et de chaussures de type bottes rangers. Ce qui, manifestement, n’est pas le cas des personnes contenues dans la vidéo. Les armes arborées par les présumés soldats présentés dans la vidéo, ne sont pas celles utilisées par l’armée camerounaise dans cette zone d’opération.

Argumentait-il au micro de RFI.

Toutefois, des ONG camerounaises mais aussi étrangères, telles que Transparency International et Amnesty International, ont authentifié cette vidéo. Et selon les organismes, il s’agit bel et bien d’exécutions sommaires de l’armée camerounaise.

L’authentification des ONG

Ilaria Allegrozi, chercheuse spécialiste de la région du lac Tchad pour Amnesty International à Londres, détaille le processus qui a mené à leurs conclusions.

Nous avons mené des analyses approfondies des armes, des dialogues et des uniformes qu’on voit dans la vidéo, avec des techniques de vérifications numériques et des témoignages sur le terrain. Et tout cela suggère fortement que ceux qui ont perpétré ces exécutions sont des soldats camerounais. En termes d’armes utilisées par exemple… c’est dur de se tromper. La vidéo montre vraiment clairement des uniformes utilisés par l’armée camerounaise et des armes qui concordent avec celles de l’armée camerounaise.

Dit-elle, expliquant le contenu d’un rapport dont la synthèse, plus approfondie, est depuis jeudi, publiée sur le site d’ Amnesty International.

En termes de paysage, nous avons pu déterminer que la vidéo a été filmée dans la zone de Mayo Tsanaga, dans l’extrême nord du Cameroun. Et aussi ce qui est choquant dans cette vidéo, c’est que les soldats peuvent être identifiés ! Parmi les soldats visibles sur la vidéo, il y a un soldat de second rang qui est appelé par un autre “Cobra” et un autre caporal chef appelé “Tsho-tsho”… Et ces noms veulent dire que ce groupe peut être identifié.

Poursuit-elle, sans cacher son incrédulité face à la position du gouvernement du pays.

Gouvernement qui, malgré les preuves, continue de nier toute implication de l’armée camerounaise dans ce massacre. Ainsi,Issa Tchiroma Bakary, qui porte aussi la casquette de ministre de la Communication, se bornait encore à dire que la vidéo n’était qu’un «horrible trucage». Pour lui, les militaires qu’on y voit ne sont pas camerounais ; les actions qui s’y déroulent n’ont pas lieu au Cameroun.

Les États-Unis se disent préocuppés

Toutefois, lundi, la Maison-Blanche a elle aussi réagi par la voix de sa porte-parole, Heather Nauert, nous apprend le JournalduCameroun. En effet, sur le site du Département d’État des États-Unis, elle exhorte le Cameroun  à “respecter les obligations et engagements internationaux et nationaux pour protéger les droits de l’homme de ses ressortissants“.

Nous appelons le gouvernement du Cameroun à mener une enquête avec minutie et transparence sur les événements montrés sur la vidéo, à en rendre les conclusions publiques et, si des militaires camerounais étaient impliqués dans ces atrocités, à les tenir responsables de leurs actes.

Peut-on aussi lire dans le communiqué.

Trois soldats arrêtés

Toujours lundi, l’APA, l’agence de presse africaine, a reçu d’une source sécuritaire cette information. Trois soldats impliqués dans les événements de cette vidéo ont été reconnus par leurs camarades d’armes, puis arrêtés.

Leur interpellation a, selon un haut-gradé joint par téléphone par nos confrères mais voulant rester anonyme, eu lieu durant le week-end.

Ces militaires doivent répondre d’actes de torture, en plus du meurtre de deux enfants de 2 et 5 ans, ainsi que celui de leurs mamans, par 17 balles dans la tête. Ils sont désormais aux mains de la sécurité militaire (Semil) de la ville de Maroua.

Publié le mercredi 18 juillet 2018 à 14:01, modifications mercredi 18 juillet 2018 à 17:36

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