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Les chefs d’orchestre chinois ajoutent leur baguette à la musique mondiale

Elle agite nerveusement sa baguette en coulisse pendant que cuivres et violons s’accordent. A 36 ans, Jing Huan s’apprête à monter sur une prestigieuse scène pékinoise pour un nouveau défi: diriger des musiciens peu formés au collectif et séduire un public néophyte.

Pour Mme Jing, cheffe de l’Orchestre symphonique de Canton (sud), c’est “une chance exceptionnelle”, son concert au Poly Theatre s’inscrit dans un “marathon” qui a vu neuf orchestres chinois se succéder l’hiver dernier, pour le 20e anniversaire du Festival de musique de Pékin.

Jing Huan incarne l’ambition de la Chine d’être enfin reconnue pour ses chefs d’orchestre, plus nombreux et mieux formés, après l’avoir été pour ses musiciens solistes de réputation mondiale, génies du clavier ou de l’archet.

Le pays asiatique faisait volontiers appel à des chefs occidentaux, mais les formations symphoniques qui se multiplient sur son sol confient maintenant la baguette à une génération de chefs chinois formés à l’étranger.

Mme Jing a étudié à l’Université de Cincinnati aux Etats-Unis et fait ses premières armes dans cette ville avant d’intégrer l’orchestre cantonnais.

“Au Conservatoire central chinois, on se concentrait sur la technique”, raconte-elle à l’AFP. “Techniquement, on est excellents. Mais un jeune chef n’a pratiquement pas d’occasion de diriger immédiatement un orchestre en Chine, tandis qu’en Amérique, on peut emmagasiner plus facilement de l’expérience.”

Selon le critique musical Xu Yao, on compte en Chine quelque 80 orchestres symphoniques, enjeu de prestige des gouvernements locaux, contre une trentaine il y a huit ans.

“La pénurie de chefs demeure toutefois, la plupart des orchestres sont dirigés par des Chinois mais un seul peut être chargé de trois orchestres!”, souligne M. Xu. Il pointe le manque en Chine de “petites formations musicales” qui permettraient aux jeunes chefs de débuter, comme c’est le cas en Occident.

Beethoven “à la chinoise” ?

Le pays revient néanmoins de loin, tempère le “maestro” Long Yu, 54 ans, directeur musical des Orchestres symphoniques de Shanghai et Canton et fondateur du Festival de musique de Pékin.

“J’ai grandi à Shanghai en pleine Révolution culturelle”, période de troubles maoïstes (1966-1976) où la musique occidentale était bannie, confie-t-il à l’AFP.

Le chef d'orchestre chinois Long Yu, fondateur du Festival de musique de Pékin, lors d'une interview avec l'AFP le 14 octobre 2014 à Pékin

(credit photo AFP) Le chef d’orchestre chinois Long Yu, fondateur du Festival de musique de Pékin, lors d’une interview avec l’AFP le 14 octobre 2014 à Pékin

Avec son grand-père, compositeur renommé, il apprend secrètement le piano. Il sera l’un des premiers à gagner l’étranger dans les années 1980 pour se former à Berlin, assistant aux concerts dirigés par Herbert von Karajan, avant un retour en Chine où les formations de direction d’orchestre restaient balbutiantes.

Chef d’orchestre, “c’est un travail compliqué, dépendant de votre personnalité (…) Un bon étudiant ne devient pas nécessairement un bon chef”, prévient-il.

Et qu’on n’aille pas lui parler de “style chinois”: “Il n’y a pas de Beethoven +à la chinoise+”, raille-t-il.

En revanche, souligne le violoniste Jian Wang formé aux Etats-Unis, c’est bien “un défi de jouer en Chine car une partie de la salle entend les morceaux pour la première fois”, et parce que du côté des musiciens, le jeu collectif n’est pas une évidence.

“Les conservatoires traditionnels forment volontiers des solistes – c’est l’aspiration des étudiants” qui valorisent la performance individuelle, souligne-t-il. Pour les diplômés sans expérience orchestrale, dur de se couler d’emblée dans la discipline d’un orchestre.

“Applaudissez !”

“Cela s’améliore graduellement, nous progressons!”, tempère Jing Huan, notant que la plupart des jeunes sont désormais formés dans une perspective orchestrale.

Il y a dix ans, le chef français Emmanuel Calef s’était heurté au problème en prenant la tête de l’Orchestre symphonique de Guiyang, une structure privée de la province rurale du Guizhou (sud-ouest).

Les musiciens d’une vingtaine d’années “étaient techniquement prêts mais pas culturellement parés. On ne les avait pas formés à participer à un fonds collectif”, raconte-t-il.

Il se souvient aussi d’un “choc culturel”: on avait installé “des panneaux lumineux” pour indiquer au public quand applaudir.

Et si l’homme d’affaires qui finançait l’orchestre était prêt à louer un prestigieux piano Steinway ou un inestimable violon Amati, il rechignait à acheter des partitions de qualité, sourit le chef français.

Reconnaissance

La Chinoise Jing Huan lors d'une interview avec l'AFP avant un concert à Pékin, le 14 octbore 2017

(credit photo AFP) La Chinoise Jing Huan lors d’une interview avec l’AFP avant un concert à Pékin, le 14 octbore 2017

Aujourd’hui, la musique classique ne fait plus figure en Chine de “produit d’importation”, mais le répertoire reste souvent cantonné aux “très grands” comme Beethoven et Bach. Les musiciens réagissent aux partitions de compositeurs plus modernes “comme on pouvait le faire en Europe à la fin du XIXe siècle”, observe Emmanuel Calef.

Long Yu en convient mais estime que “le répertoire s’élargit à mesure que se constitue un public plus jeune et connaisseur.”

Il déplore en revanche une reconnaissance internationale encore timide pour les chefs chinois. “Cela prendra du temps avant que les musiciens occidentaux acceptent complètement un chef asiatique”.

Et ce, même si les exemples se multiplient, après un pionnier comme Tang Muhai, un protégé de Karajan, lequel avait invité le chef chinois à diriger le Philharmonique de Berlin pour la première fois pendant la saison 1983-84.

Ainsi, la Chinoise Zhang Xian, première directrice musicale d’un orchestre symphonique italien, est devenue en 2016 au Royaume-Uni la première femme invitée à diriger un orchestre de la BBC.

Publié le lundi 9 juillet 2018 à 8:15, modifications lundi 9 juillet 2018 à 8:15

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