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Guns & Roses: un parfum de succès dans l’est de l’Afghanistan

Une Afghane cueille les roses le 24 avril 2018 près de Jalalabad,  terre de combat et de Jihad à un jet de la frontière pakistanaise

Dans l’une des principales régions productrices d’opium d’Afghanistan, terroir d’insurrections où “Daech” a pris position fin 2015, la culture des roses soulève un parfum de succès qui s’exporte jusque dans les boudoirs des Occidentales.

De part et d’autre d’un chemin, les tiges graciles des pavots tremblotent dans la lumière du matin. Indifférents, Mohammaddin Sapai et les siens récoltent avec douceur les roses déposées dans de grands sacs. Il faut faire vite, sans blesser les pétales.

Cette manne odorante se cueille en famille avant la chaleur, aux premières heures du jour, comme dans cette province montagneuse du nord du Nangarhar (Est), l’une des plus agitées du pays, terre de combat et de Jihad (guerre sainte) à un jet de la frontière pakistanaise, ancien refuge d’Oussama ben Laden et ses combattants.

Sur ces sentiers passent parfois en trombe les 4 x 4 et les motos des talibans voire, au gré des positions conquises et reperdues, du groupe Etat islamique (EI), progressivement repoussé plus à l’ouest par l’intensité des bombardements américains.

C’est l’équation du Nangarhar. Des roses, des pavots et des fusils.

L’an dernier, la culture du pavot a battu un nouveau record en Afghanistan, générant 9.000 tonnes d’opium. Le Nangarhar est la sixième province productrice.

Moins de travail que le pavot

(credit photo AFP) Un Afghan remplit un sac de roses le 24 avril 2018 dans le district dans la province afghane de Nangarhar

Sapai n’en a cure. Sa récolte de roses, explique le quinquagénaire flanqué d’une gamine grave, lui rapporte chaque année plus de 1.000 dollars, sans mise de fonds ni efforts. Une fois passée la saison des roses, il passe aux cultures vivrières.

Mohamaddin Sapai a été converti par la société Afghan Rose Ltd, soutenue par la coopération allemande depuis son lancement effectif en 2007.

Les Allemands “nous ont fourni les plants, les outils. La première année, sans récolte, ils nous ont payés. Maintenant j’ai 600 plants et je ramasse jusqu’à 1.200 kilos de pétales” par an, payés 60 afghanis le kilo” (90 cents), dit Sapai.

Dans le village de Omar Qala, l’instituteur Shah Zaman est également convaincu: “Avant, les gens faisaient du pavot, mais c’est +Haram+ (interdit). Je préfère les roses, elles payent bien, sans dépense ni travail.”

“Elles ne demandent ni arrosage, ni engrais, ni soin”, à la différence du pavot qui exige irrigation et fertilisants, confirme Khan Agha, représentant d’Afghan Rose dans le district de Dara-e-Noor. Et une fois parti, un rosier dure 30 à 50 ans quand il faut ressemer le “poppy” tous les ans.

“On a passé des contrats fermes avec les fermiers, en leur demandant en contrepartie de cesser le pavot et toute autre drogue”, ajoute Khan Aga.

“Jusqu’à 2 ou 3 heures du matin”

Les fleurs collectées par quelque 3.000 fermiers et leurs familles sont distillées dans les faubourgs de Jalalabad, la capitale provinciale

(credit photo AFP) Les fleurs collectées par quelque 3.000 fermiers et leurs familles sont distillées dans les faubourgs de Jalalabad, la capitale provinciale

Les fleurs collectées par quelque 3.000 fermiers et leurs familles sont distillées dans les faubourgs de Jalalabad, la capitale provinciale.

Les plants utilisés, pour l’eau de rose et surtout l’huile essentielle destinée aux parfumeurs et cosmétiques haut de gamme, sont des “Roses de Damas” importées de Bulgarie par les Allemands.

“Ainsi la rose revient à la maison”, sourit le patron d’Afghan Rose Ltd, Mohammad Akbar Momand, qui rappelle que la rose dite de Damas est une enfant du pays, une variété endémique partout présente.

En pleine récolte, la distillerie emploie plus de 120 personnes. De l’aube à la fin de matinée, les camions affluent de tous les districts du Nangarhar. “Ce qui a été cueilli le matin doit être traité dans la journée, quitte à rester jusqu’à 2 ou 3 heures du matin”, explique Momand.

Une fois cueillie, la rose flétrit en quelques heures et son parfum la délaisse. Aussi les contenus des sacs bleus de 10 kg sont-ils déversés sans relâche dans sept immenses cuves d’inox qui libèrent bientôt des effluves délicieux.

Pas moins de 6.000 kilos de pétales en moyenne sont nécessaires pour extraire un litre d'huile essentielle

(credit photo AFP) Pas moins de 6.000 kilos de pétales en moyenne sont nécessaires pour extraire un litre d’huile essentielle

Mais la production reine, c’est l’huile essentielle. Pas moins de 6.000 kilos de pétales en moyenne sont nécessaires pour en extraire un litre. Un luxe absolu, qui en fait le prix: un flacon de 5 ml se vend environ 40 dollars à Kaboul… mais en Europe, comptez plutôt 30 dollars pour 1 à 2 ml.

“Du parfum, pas la guerre”

Avant qu’Afghan Rose ne démarre en 2007 pour devenir le premier producteur du pays, un homme s’était déjà lancé dans l’aventure: dès 2004, Abdullah Orzala a nourri sa propre pépinière de roses locales et commencé à distribuer les plants.

Cet ingénieur formé aux Etats-Unis reste l’unique entrepreneur privé d’Afghanistan dans ce secteur et a même ouvert une boutique à Kaboul pour ses eaux et parfums.

Les fermiers sont incités à passer de la culture du pavot, dont l'Afghanistan est le premier producteur mondial et qui a généré 9.000 tonnes d'opium en 2017, à celle des roses

(credit photo AFP) Les fermiers sont incités à passer de la culture du pavot, dont l’Afghanistan est le premier producteur mondial et qui a généré 9.000 tonnes d’opium en 2017, à celle des roses

Il exploite 100 hectares de rosiers et 200 d’orangers, mais compte tripler les plants de rose l’an prochain “si la sécurité le permet”.

Comme le patron d’Afghan Rose, Orzala ne cesse jamais de s’inquiéter du climat instable de la région. En 2016, 50 fermiers travaillant pour lui ont plié bagages et abandonné le district d’Achin, place forte de l’EI dans le sud de la province.

“Tu peux discuter avec les talibans, pas avec Daech”, résume-t-il en utilisant l’acronyme arabe de l’EI. Deux ans plus tard, ses fermiers restent déplacés plus au Nord.

Afghan Rose a également fermé la distillerie d’Achin et s’est replié à Jalalabad.

Son huile de roses fournit désormais plusieurs maisons européennes, dont une marque prestigieuse de cosmétiques allemands bio – vendus au prix d’un salaire afghan. “Je sais qu’ils font des crèmes très chères”, relève Momand.

L’huile de roses d’Orzala, elle, part notamment au Canada où elle constitue l’identité d’une maison artisanale, “The 7 Virtues” qui, depuis Halifax, défend la rédemption des nations blessées (Afghanistan, Rwanda, Haïti..) par la rose, la fleur d’oranger ou le vétiver. Son slogan: “Make Perfume, not War” – Du Parfum, pas la Guerre.

Au Nangarhar, on continue de faire les deux. Mais les fermiers s’en tirent beaucoup mieux avec les roses qu’avec les fusils.

Publié le lundi 23 juillet 2018 à 6:45, modifications lundi 23 juillet 2018 à 6:45

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